Un besoin discret, mais décisif pour les entreprises béninoises
À Cotonou, beaucoup de projets ne butent pas d’abord sur l’idée. Ils bloquent plus tôt, au moment où il faut présenter des comptes lisibles, une stratégie claire et des procédures solides. Dans l’économie béninoise, ce détail fait souvent la différence entre une bonne intention et une entreprise capable d’attirer un prêteur ou un investisseur. La nouvelle offre lancée par la BERD au Bénin part de ce constat simple : sans structure, le financement arrive rarement au bon niveau.
Le sujet dépasse le seul cas des PME. Il touche un pays où le secteur privé reste encore largement dominé par des structures de petite taille et par l’informel, même si les réformes récentes ont amélioré l’environnement des affaires. Selon le troisième recensement général des entreprises publié par l’INStaD, l’informalité des entreprises est passée de 97,0 % en 2008 à 85,9 % en 2023. Ce recul existe, mais il montre aussi l’ampleur du chemin restant à parcourir.
La BERD ouvre un nouveau terrain d’action à Porto-Novo et à Cotonou
Le Bénin est entré dans le périmètre d’opération de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement en 2025, après avoir obtenu le statut de pays bénéficiaire et après l’entrée en vigueur de l’amendement qui a élargi l’action de la banque à l’Afrique subsaharienne. Le 15 juillet 2025, le Bénin figurait déjà parmi les nouveaux membres actionnaires mentionnés par l’institution. La BERD a ensuite ouvert ses premières opérations dans le pays, avec une logique très claire : financer l’économie réelle, mais aussi accompagner les entreprises par le conseil.
Le 9 septembre 2026 à Cotonou, la banque a présenté son offre PME. L’idée est de combiner financement, assistance technique et travail sur l’écosystème. La BERD veut mobiliser des consultants locaux et internationaux, avec des ressources de donateurs, pour prendre en charge une partie du coût des missions de conseil. Les thèmes annoncés couvrent la stratégie, l’organisation interne, la gouvernance, la gestion financière et la digitalisation.
Cette approche n’est pas une simple variante de crédit. Elle repose sur une conviction : une entreprise peut avoir du potentiel sans être encore “bancable”, c’est-à-dire suffisamment structurée pour rassurer un financeur. La banque européenne applique d’ailleurs sa définition des PME, proche du standard européen, avec moins de 250 salariés et un chiffre d’affaires annuel inférieur à 50 millions d’euros, ou des actifs inférieurs à 43 millions d’euros. Certaines entreprises plus grandes peuvent aussi entrer dans la catégorie dite “SME+”.
Pourquoi le conseil devient un levier financier
Le cœur du raisonnement est pragmatique. Injecter du capital dans une entreprise encore fragile ne suffit pas. Sans comptabilité fiable, sans plan commercial, sans gouvernance claire et sans suivi des stocks ou des marges, l’argent peut même accélérer les faiblesses. La Banque mondiale rappelle, dans ses travaux sur les entreprises, que les meilleures pratiques de gestion sont associées à de meilleurs résultats en productivité, en ventes, en bénéfices et en survie des firmes. L’enjeu n’est donc pas seulement d’ouvrir le robinet du crédit. Il faut aussi renforcer la capacité à l’utiliser.
Le diagnostic est partagé par les acteurs locaux. À la Caisse des dépôts et consignations du Bénin, Philibert Adankon a décrit un marché du conseil encore peu développé, où des promoteurs arrivent avec une idée prometteuse, mais sans études assez avancées pour convaincre un investisseur. La CDC Bénin travaille déjà sur ce maillon, en affichant son intention d’accompagner les PME par des appuis techniques et financiers, dans une logique de transformation structurelle de l’économie.
Le gouvernement béninois a, lui aussi, intérêt à ce que ce chaînon se renforce. Les micro, petites et moyennes entreprises forment la base du tissu productif, mais elles restent souvent éloignées des standards exigés par les banques commerciales. Dans un pays où la formalisation progresse, la montée en qualité des dossiers, des états financiers et des outils de pilotage devient un enjeu de souveraineté économique autant qu’un enjeu de financement.
Un marché du financement à élargir, pas seulement à mieux distribuer
Les chiffres confirment cette tension. L’Enterprise Survey 2024 de la Banque mondiale montre qu’au Bénin, 41,9 % des entreprises citent l’accès au financement comme leur principal obstacle. Le problème pèse davantage sur les petites structures, dont 48,4 % placent ce sujet en tête de leurs contraintes, alors que seulement 28 % disposent d’un prêt bancaire, contre 54 % des entreprises de taille moyenne. Le message est clair : le marché du crédit existe, mais il ne répond pas encore à tous les besoins.
La BERD veut donc agir aussi sur les canaux. L’institution prévoit de travailler avec les banques locales à travers des lignes de crédit et des mécanismes de partage de risque sur certains prêts. Elle souhaite également développer l’affacturage et l’affacturage inversé, deux outils utiles pour les entreprises qui doivent financer leur trésorerie en attendant d’être payées. À cela s’ajoute un troisième pilier : le renforcement de l’écosystème entrepreneurial, avec les associations professionnelles, les structures d’appui et le marché local du conseil.
Ce point est important pour le Bénin, mais aussi pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. La CEDEAO, l’espace économique régional, cherche à fluidifier les échanges et à densifier les chaînes de valeur. Or des PME solides, capables de produire, de documenter leurs coûts et de livrer à temps, sont la condition concrète de cette intégration. Une entreprise mieux gouvernée à Cotonou peut plus facilement fournir un acheteur à Abidjan, Lagos ou Lomé.
Ce que ce tournant dit du Bénin et de la région
Le lancement de l’offre PME intervient dans un moment particulier. Depuis 2025, le Bénin figure parmi les nouveaux pays d’opération de la BERD en Afrique subsaharienne, avec la Côte d’Ivoire, le Nigeria, le Kenya et le Sénégal. L’entrée de la banque sur ce terrain marque un changement de méthode : le financement du développement ne passe plus seulement par les grandes infrastructures, mais aussi par un travail de fond sur les entreprises, les banques et les compétences de gestion.
Pour le pays, l’enjeu est double. À court terme, les entreprises les plus structurées peuvent accéder à des instruments nouveaux et à un appui plus proche de leurs besoins. À moyen terme, l’effet recherché est plus large : faire émerger un tissu de PME capables d’absorber la croissance, de créer davantage d’emplois formels et de mieux résister aux chocs. C’est dans cette zone grise, entre le projet prometteur et l’entreprise prête à investir, que se joue une part importante de la transformation économique béninoise.
Reste un point de vigilance. La BERD n’a pas annoncé d’enveloppe globale pour ce programme. Elle dit vouloir intervenir au cas par cas, selon la maturité des projets et ses critères d’investissement. Cette méthode peut donner de la souplesse. Elle impose aussi une sélection exigeante. Dans un écosystème encore en construction, le conseil devra prouver qu’il améliore réellement la qualité des entreprises, et pas seulement le volume des annonces.