Dans une même région, une capitale peut afficher une bonne couverture mobile tandis que des communes rurales restent éloignées de la fibre, des antennes et des services numériques fiables. Pour réduire cet écart, les autorités ouest-africaines cherchent désormais à mieux connaître leurs réseaux, quartier par quartier et localité par localité.
Passer des moyennes nationales à la réalité des territoires
Les statistiques nationales donnent une tendance générale. Elles disent moins bien où se trouvent les zones blanches, les infrastructures saturées ou les villages dépendants d’un signal mobile instable. Une carte détaillée permet de rapprocher les données techniques de la réalité vécue par les populations, les entreprises, les écoles et les services publics.
Cette méthode est au cœur d’Africa-BB-Maps, un projet de l’Union internationale des télécommunications (UIT) consacré à la mise en place de systèmes nationaux harmonisés de cartographie du haut débit. Lancé dans sa phase opérationnelle les 26 et 27 mars 2025 à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le programme doit accompagner onze autorités de régulation en Afrique subsaharienne.
Le dispositif concerne notamment le Bénin, le Burundi, la Côte d’Ivoire et le Nigeria en Afrique de l’Ouest et dans la région des Grands Lacs. Il inclut aussi le Botswana, l’Éthiopie, le Kenya, le Malawi, l’Ouganda, la Zambie et le Zimbabwe. Le projet doit se poursuivre jusqu’en 2028, avec un objectif central : aider les pays à produire et à exploiter leurs propres données de connectivité.
Les systèmes d’information géographique, ou SIG, servent à associer des données à des points précis sur une carte. Dans les télécommunications, ils peuvent montrer l’emplacement d’une fibre, d’une station de base, d’un centre de données ou d’un point d’atterrissement sous-marin. Ils peuvent aussi indiquer la qualité du service disponible dans une zone donnée.
Une formation technique, mais surtout un outil de décision publique
À Abidjan, des représentants de régulateurs et des experts ont travaillé sur la collecte, le traitement et l’utilisation de ces données. La démarche prolonge des échanges régionaux engagés au Bénin et associe notamment des acteurs de Côte d’Ivoire, du Bénin et du Burundi, ainsi que des représentants de l’Association des régulateurs des télécommunications de l’Afrique de l’Ouest.
L’enjeu dépasse la maîtrise d’un logiciel. Une cartographie utile doit réunir plusieurs familles d’informations : les infrastructures physiques, la couverture des services, les débits disponibles, la latence et les zones réellement desservies. La latence désigne le délai nécessaire pour qu’une donnée circule entre un utilisateur et un serveur. Elle influence directement les appels vidéo, les paiements numériques et les services professionnels en ligne.
Avec ces données, un régulateur peut mieux déterminer où orienter les fonds publics, où encourager un opérateur à investir et où organiser le partage d’infrastructures. Il peut également repérer les doublons. Plusieurs opérateurs peuvent, par exemple, déployer des équipements dans une zone déjà bien couverte alors qu’une autre localité reste sans connexion stable.
La cartographie peut aussi renforcer la transparence. Lorsqu’une couverture est annoncée, les données géographiques et les mesures de qualité permettent de comparer cette promesse avec l’expérience des utilisateurs. Toutefois, cet outil ne remplace ni les contrôles de terrain ni la concertation avec les collectivités, les opérateurs et les communautés concernées.
L’Afrique de l’Ouest dispose déjà de briques régionales
La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, dispose déjà d’un observatoire numérique régional appelé ECODOB. Cette plateforme recense notamment les câbles sous-marins, leurs points d’atterrissement, les réseaux terrestres, les centres de données et certains points d’échange Internet.
Cette base régionale donne une première lecture des grands corridors numériques. Elle montre, par exemple, la concentration des points d’atterrissement dans des villes côtières comme Dakar, Abidjan, Cotonou, Accra et Lagos. Mais la présence d’un câble dans une métropole ne garantit pas une connexion abordable ou de qualité dans les zones intérieures. Le dernier kilomètre reste souvent le principal obstacle.
Le dernier kilomètre désigne la portion qui relie le réseau principal à l’utilisateur final. Elle peut prendre la forme d’une fibre jusqu’à un quartier, d’une liaison radio vers une commune ou d’une antenne mobile couvrant plusieurs villages. Son coût augmente lorsque les habitations sont dispersées, les routes difficiles ou la demande commerciale limitée.
Dans ce contexte, les données nationales doivent compléter les cartes régionales. Elles peuvent préciser la situation des zones rurales, des quartiers périphériques, des axes économiques et des établissements prioritaires. Elles peuvent aussi aider à coordonner les projets entre pays voisins, notamment lorsque les réseaux traversent plusieurs frontières.
Des effets différents selon les territoires et les acteurs
Pour les capitales et les grands centres économiques, une cartographie fine peut faciliter l’arrivée de nouveaux opérateurs, de centres de données et de services numériques avancés. Pour les villes secondaires, elle peut soutenir l’extension de la fibre et l’amélioration des réseaux mobiles. Dans les campagnes, elle doit surtout aider à cibler les investissements là où le marché seul ne suffit pas.
Les entreprises formelles pourraient gagner en visibilité sur la qualité des connexions disponibles dans les zones industrielles et commerciales. Les acteurs de l’économie informelle, eux, dépendent souvent de la stabilité des réseaux mobiles pour les paiements, les commandes et les échanges avec les fournisseurs. Une coupure ou un débit faible peut donc avoir des conséquences immédiates sur leurs revenus.
Les écoles, les centres de santé et les administrations constituent également des points prioritaires. Leur raccordement peut produire un effet collectif, surtout si les infrastructures servent ensuite de relais à d’autres utilisateurs. Cependant, la connexion ne suffit pas. Le prix des données, l’accès à l’électricité, les équipements et les compétences numériques restent déterminants.
La fiabilité des informations sera donc essentielle. Les opérateurs détiennent une partie des données techniques, tandis que les régulateurs doivent les standardiser, les vérifier et parfois en publier une version accessible. La protection des informations commerciales sensibles devra être conciliée avec l’intérêt public et la nécessité de planifier les réseaux.
Le prochain défi : transformer les cartes en réseaux
Africa-BB-Maps fournit une méthode commune à plusieurs pays, mais son impact dépendra de la continuité du travail après les formations. Les systèmes devront être régulièrement actualisés, car les antennes, les fibres et les offres évoluent rapidement. Ils devront aussi rester utilisables par les administrations nationales, sans dépendre durablement d’une expertise extérieure.
La prochaine étape consistera à relier les cartes aux décisions budgétaires, aux obligations de couverture et aux projets d’infrastructures partagées. Dans l’espace ouest-africain, ECODOB peut servir de socle régional, tandis que les plateformes nationales apporteront le niveau de détail nécessaire aux interventions locales.
La question ne sera donc pas seulement de savoir combien de personnes sont connectées. Il faudra déterminer où, à quelle qualité, à quel prix et pour quels usages. C’est à cette condition que la cartographie pourra devenir un instrument de réduction de la fracture numérique, plutôt qu’un simple inventaire des infrastructures existantes.