À Kinshasa, l’enjeu ne se limite pas à obtenir un nouveau financement. En visant une place parmi les membres fondateurs de la Banque africaine de l’Énergie, la République démocratique du Congo cherche aussi à peser sur les règles d’un outil appelé à soutenir les projets énergétiques africains.

Une initiative née du manque de financements

Le projet de banque est porté par l’Organisation des producteurs de pétrole africains (APPO) et Afreximbank, la banque panafricaine spécialisée dans le financement du commerce. Les deux institutions ont signé l’accord d’établissement et la charte de la future banque en juin 2024, après deux années de négociations.

La création de cette institution répond à une difficulté devenue centrale pour les pays africains producteurs d’hydrocarbures. Plusieurs banques internationales réduisent leur exposition aux projets pétroliers et gaziers, notamment en raison des politiques liées à la transition énergétique et au climat. Pour l’APPO et Afreximbank, cette évolution risque de limiter les investissements dans les infrastructures indispensables à l’accès à l’électricité et à l’industrialisation.

Le projet défend donc une approche africaine du financement de l’énergie. Il ne s’agit pas seulement de soutenir l’exploration pétrolière ou gazière. La banque doit aussi pouvoir accompagner les infrastructures, la transformation des ressources et, plus largement, les projets liés à la sécurité énergétique du continent.

Kinshasa veut sécuriser une place dans la gouvernance

Le 24 septembre 2026, à Kinshasa, la ministre d’État chargée des Hydrocarbures, Acacia Bandubola Mbongo, a reçu une délégation de l’APPO conduite par le président de son Conseil exécutif, Karrol Kadiata. Les échanges ont porté sur l’implication de la RDC dans le lancement de la banque et sur un possible partenariat entre l’African Energy Investment Corporation, ou AEICORP, et la Société nationale des hydrocarbures du Congo, la SONAHYDROC.

La participation congolaise n’est toutefois pas encore acquise. Pour devenir membre fondateur, Kinshasa doit ratifier le traité instituant la banque et verser sa contribution au capital. Autrement dit, l’annonce politique doit encore être suivie d’actes juridiques et financiers.

La future institution a été conçue avec un capital initial annoncé à 5 milliards de dollars. Ce montant correspond au capital de référence prévu dans les documents d’établissement. Il ne signifie pas que cette somme est déjà disponible sous forme de liquidités pour financer immédiatement les projets.

La capacité réelle de la banque dépendra de la libération des contributions des États, de la mobilisation d’investisseurs et de sa capacité à attirer des partenaires financiers. Les projets soutenus devront également respecter les critères d’investissement et les conditions de remboursement fixés par l’institution.

Un intérêt direct pour les projets congolais

La RDC dispose d’un potentiel énergétique important, mais ses ressources restent difficiles à transformer en activités industrielles et en revenus durables. Le pays possède des réserves pétrolières et gazières, un vaste potentiel hydroélectrique et des besoins considérables en infrastructures de production, de transport et de distribution d’électricité.

Dans ce contexte, une banque africaine spécialisée pourrait offrir à Kinshasa un interlocuteur supplémentaire. Elle pourrait contribuer à structurer des projets, à rechercher des investisseurs et à réduire la dépendance à l’égard de financements extérieurs souvent coûteux ou difficiles à obtenir.

La coopération envisagée entre AEICORP et SONAHYDROC s’inscrit dans cette logique. Elle pourrait concerner la préparation de projets, leur financement et la recherche de partenaires. Pour la société nationale congolaise, l’enjeu sera de transformer les ressources identifiées en projets bancables, c’est-à-dire suffisamment documentés, rentables et encadrés pour convaincre des investisseurs.

Le bénéfice attendu ne sera donc pas automatique. L’accès à une nouvelle banque ne remplace ni les études techniques, ni la transparence contractuelle, ni la sécurisation juridique des investissements. Il faudra aussi démontrer que les projets peuvent produire des recettes tout en répondant aux besoins des populations et des entreprises.

Le défi de l’accès à l’énergie

Pour les autorités congolaises, le développement des hydrocarbures s’inscrit dans une stratégie plus large de mobilisation des ressources. Mais cette stratégie doit composer avec une réalité nationale : une grande partie du territoire reste insuffisamment desservie par l’électricité et les réseaux énergétiques demeurent très inégalement répartis.

Les projets destinés aux zones urbaines, notamment autour de Kinshasa, ne répondent pas toujours aux contraintes des provinces éloignées. Les besoins des ménages, des petites entreprises et des activités minières ne sont pas identiques. Une politique énergétique efficace devra donc combiner grands projets, solutions décentralisées et investissements dans les réseaux.

Le secteur informel pourrait également être touché par les choix de financement. Une énergie plus fiable peut réduire les coûts des ateliers, des commerces et des services locaux. À l’inverse, des investissements concentrés sur l’extraction ou l’exportation auraient un effet plus limité sur l’activité quotidienne s’ils ne s’accompagnent pas d’une transformation locale.

La question environnementale restera tout aussi importante. Le projet de banque est né pour répondre au retrait de certains financeurs internationaux, mais il devra aussi tenir compte des engagements africains en matière de transition énergétique. Le financement des hydrocarbures ne pourra donc pas être dissocié de la recherche de solutions moins carbonées et de l’accès élargi à l’électricité.

Une séquence diplomatique pour la RDC

La démarche intervient alors qu’Acacia Bandubola Mbongo exerce la vice-présidence de l’APPO et pourrait briguer la présidence de l’organisation lors de sa session ordinaire du Conseil des ministres prévue le 17 novembre 2026. La candidature, si elle est confirmée et soutenue par les États membres, donnerait à Kinshasa une visibilité accrue dans les discussions énergétiques africaines.

Cette séquence dépasse donc la seule question du capital de la banque. Elle touche à la position de la RDC dans les institutions africaines liées aux hydrocarbures, à la négociation de partenariats et à la défense d’une approche continentale du financement énergétique.

La RDC évolue par ailleurs dans un environnement régional complexe. Elle est membre de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, la CEEAC, et de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC. Ces deux espaces régionaux ont leurs propres priorités en matière d’infrastructures, d’électricité et de corridors économiques. La Banque africaine de l’Énergie pourrait ainsi devenir un instrument complémentaire pour des projets dépassant les frontières nationales.

Le prochain test sera la concrétisation

Pour Kinshasa, la priorité consiste désormais à finaliser la ratification du traité et à arrêter les modalités de sa contribution. Le gouvernement devra ensuite présenter des projets capables de répondre aux exigences de la banque et de produire des retombées mesurables.

Le succès de cette stratégie se jugera moins au nombre d’annonces qu’à la capacité de financer des infrastructures opérationnelles. Il faudra notamment suivre la mise en place effective de la banque, la composition de son capital, ses premiers prêts et la place accordée aux projets de la RDC.

À l’échelle continentale, l’enjeu sera de savoir si cette institution peut réellement réduire le déficit de financement énergétique africain. Pour la RDC, elle représente une possibilité stratégique. Mais cette possibilité ne deviendra un levier de développement qu’à condition d’être soutenue par une gouvernance solide, des projets préparés et une redistribution visible des bénéfices.