Après avoir fait partir les soldats français de son territoire, le Tchad ouvre une autre voie : reprendre une coopération de défense, mais autour de la formation, des technologies et des capacités nationales. L’enjeu sera de savoir si ce rapprochement peut rester compatible avec l’autonomie stratégique revendiquée par N’Djamena.
Du retrait des troupes à un partenariat redéfini
Le 13 octobre 2026, le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno a été reçu à Paris par Emmanuel Macron. En marge de leur rencontre, les ministres de la Défense des deux pays ont signé une déclaration d’intention pour structurer leur coopération dans les domaines de la formation, de l’expertise, de l’industrie et des technologies de défense. Le média tchadien Tchadinfos et l’agence Anadolu rapportent la signature et ses principaux domaines.
Le texte annonce une orientation et un cadre de travail, pas le détail d’un dispositif militaire opérationnel. Les informations publiques disponibles ne précisent ni calendrier, ni budget, ni nombre de personnels concernés. Elles ne font pas état d’un retour de bases françaises ou d’un accord autorisant une présence permanente. Cette distinction compte : un partenariat de défense peut couvrir des échanges techniques sans rétablir le format militaire qui existait auparavant.
La rupture précédente remonte au 28 novembre 2024, quand le gouvernement tchadien a mis fin à l’accord de coopération de défense avec la France. Les derniers soldats français ont quitté le pays le 31 janvier 2025. Ces dates sont rapportées par Reuters et recoupées par le Sénat français.
À l’époque, Mahamat Idriss Déby avait qualifié l’accord d’« obsolète », estimant qu’il ne correspondait plus aux impératifs sécuritaires et géopolitiques du pays, selon les propos rapportés par Reuters. La décision tchadienne s’inscrivait dans une période de réexamen des partenariats militaires au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Elle affirmait aussi que les autorités de N’Djamena entendaient déterminer elles-mêmes les formes de coopération acceptables.
La souveraineté, au cœur du nouvel équilibre
La nouvelle déclaration ne revient donc pas simplement sur la rupture. Elle tente plutôt de bâtir un lien moins dépendant d’une présence militaire étrangère. La formation et l’expertise peuvent soutenir les compétences des forces tchadiennes. Les volets industriel et technologique pourraient, s’ils sont concrétisés, ouvrir la discussion sur l’acquisition, l’entretien ou la production de matériels. Mais le document annoncé ne permet pas encore de conclure à un transfert de technologies ni à la création d’une industrie locale.
Cette prudence est importante pour les Tchadiens. Une coopération peut renforcer les capacités de l’État, mais ses effets concrets dépendront des choix budgétaires, des mécanismes de contrôle et des besoins définis par les autorités nationales. Les habitants des zones exposées à l’insécurité attendent d’abord une protection effective. Pour les finances publiques, le coût des équipements, leur maintenance et la formation des personnels pèseront autant que les annonces de partenariat.
Les deux gouvernements mettent en avant le « respect mutuel ». Cette formule traduit une volonté commune de tourner la page de la crise, mais ne suffit pas à établir que les divergences stratégiques sont résolues. Paris cherche une relation renouvelée après la fin de ses implantations militaires permanentes. N’Djamena, de son côté, conserve la maîtrise du cadre et peut diversifier ses partenaires. La déclaration ne précise pas comment seront arbitrés d’éventuels désaccords.
Le rapprochement s’inscrit également dans une reprise plus large des échanges politiques et économiques. Le 13 octobre, les présidents ont évoqué les relations bilatérales après un forum d’affaires franco-tchadien organisé à Paris le 25 septembre. Selon les comptes rendus disponibles, les discussions économiques couvrent notamment les transports, la santé, l’énergie et l’éducation. Cela ne signifie pas que les engagements annoncés sont déjà financés ou réalisés : leur mise en œuvre reste à établir.
Une coopération à l’épreuve des défis régionaux
Le contexte sécuritaire du Tchad reste complexe. Le pays est situé au carrefour de plusieurs crises, notamment dans le bassin du lac Tchad, au Sahel et de l’autre côté de sa frontière orientale, au Soudan. La guerre soudanaise, commencée en avril 2023, a provoqué des arrivées massives dans l’est tchadien. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés estimait à plus de 900 000 le nombre de réfugiés soudanais ayant franchi la frontière depuis le début du conflit, à la fin de 2025. Le plan régional pour 2026 prévoit une hausse supplémentaire. Ces données décrivent une pression sur les services et les communautés d’accueil, mais ne doivent pas être confondues avec les seules missions des forces armées.
La stabilité des régions frontalières dépend en effet de plusieurs leviers : sécurité, services publics, gestion des déplacements et relations avec les communautés locales. Une coopération de défense ne répond pas à elle seule à ces enjeux. Dans l’est, les besoins humanitaires et l’accueil des réfugiés mobilisent aussi les autorités tchadiennes et leurs partenaires. Les chiffres du HCR sont consultables dans son plan régional de réponse pour 2026.
À l’échelle de l’Afrique centrale, le Tchad est membre de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, qui regroupe plusieurs États autour de la coopération économique et monétaire. Cette organisation n’est pas une alliance de défense. La déclaration signée à Paris demeure bilatérale, mais ses suites auront une portée régionale : elles montreront comment un État peut mettre fin à une présence militaire étrangère, puis négocier des formes de coopération plus ciblées.
La prochaine étape sera donc moins symbolique que pratique. Il faudra voir si les deux pays publient des accords d’application, des objectifs vérifiables et des modalités de financement. Pour N’Djamena, le défi est de transformer la coopération en compétences durables sans renoncer à la maîtrise nationale. Pour Paris, il s’agit de bâtir une relation qui ne repose plus sur ses anciennes implantations. La déclaration ouvre cette possibilité ; seule sa mise en œuvre permettra d’en mesurer la portée.