Une relation durable entre la France et les pays africains ne se décrète pas à coups de sommets. Elle se mesure aux choix faits ensemble, au respect des souverainetés et aux résultats visibles dans la vie quotidienne. En 2026, les signes de rapprochement coexistent avec une défiance profonde et des partenariats qui se redessinent au cas par cas.
Une relation plurielle, loin d’un tête-à-tête unique
Parler d’une relation entre « la France et l’Afrique » risque d’effacer les différences entre les 54 États du continent. Les liens de Paris avec le Maroc ou l’Algérie ne sont pas ceux qui l’unissent au Sénégal, au Tchad ou à la Côte d’Ivoire. Les intérêts divergent aussi selon les secteurs : défense, commerce, études, culture ou mobilités.
Cette diversité s’inscrit dans une histoire lourde. Après les indépendances, Paris a conservé des liens politiques, économiques et militaires étroits avec plusieurs anciennes colonies. Le terme « Françafrique » désigne souvent ces réseaux d’influence, mais il ne suffit pas à décrire toutes les relations actuelles ni les choix propres des gouvernements africains. Le réduire à une explication unique ferait aussi disparaître leurs stratégies et leurs marges de décision.
Les critiques, elles, sont concrètes : soutien passé à des dirigeants contestés, interventions militaires, déséquilibres économiques et sentiment de paternalisme. En retour, les responsables français mettent en avant la coopération, les investissements et les liens humains. Pour sortir du débat de slogans, il faut examiner les actes et écouter les sociétés concernées, pas seulement les exécutifs.
Les bases militaires changent, les partenariats demeurent
Le retrait des troupes françaises de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre marque un tournant. Le Sénégal a achevé la restitution des installations françaises en juillet 2025. La Côte d’Ivoire avait déjà récupéré le camp de Port-Bouët, à Abidjan, en février de la même année. Ces décisions répondent à des demandes de souveraineté et à une reconfiguration de la présence militaire française.
La dynamique n’est toutefois pas uniforme. Le 14 octobre 2026, Paris et N’Djamena ont affiché une volonté de relancer leur coopération après la fin de la présence militaire française permanente au Tchad, décidée fin 2024. Ce rapprochement montre que les relations de défense peuvent évoluer séparément d’un pays à l’autre. Il ne signifie ni retour automatique à l’ancien dispositif ni accord de l’ensemble des sociétés concernées.
Pour les gouvernements, la fin d’une base étrangère peut renforcer la maîtrise nationale des politiques de sécurité. Pour les populations, l’effet dépend des résultats : sécurité des personnes, contrôle civil des forces armées et accès aux services publics. Une nouvelle coopération ne se juge donc pas seulement au nombre de soldats ou aux cérémonies de transfert, mais à sa transparence, à ses objectifs et à ses conséquences locales.
Du discours de Montpellier aux investissements de Nairobi
La France avait déjà tenté de modifier la forme du dialogue au sommet de Montpellier, le 8 octobre 2021. La rencontre avait privilégié les jeunes, les entrepreneurs et les représentants de la société civile plutôt qu’un format réservé aux chefs d’État. Cette ouverture a donné de la place à d’autres voix, mais elle a aussi soulevé une question : qui est légitime pour parler au nom des populations et transformer les échanges en décisions ?
En mai 2026, le sommet Africa Forward, organisé à Nairobi avec le Kenya, a mis l’accent sur l’innovation, la croissance et le financement. Le président français a annoncé 23 milliards d’euros d’engagements d’investissement pour le continent, dont 14 milliards attribués à des entreprises françaises et 9 milliards à des acteurs africains, selon les annonces relayées pendant le sommet. Ces montants sont des engagements annoncés, pas la preuve que tous les projets sont financés, réalisés ou bénéfiques de façon équitable.
Le choix de Nairobi compte aussi. Le Kenya, puissance d’Afrique de l’Est anglophone, accueille une initiative qui dépasse les liens historiques avec les pays francophones. Mais l’élargissement géographique ne garantit pas, à lui seul, un partenariat équilibré. Les entreprises locales, les administrations, les travailleurs et les collectivités doivent pouvoir peser sur les priorités, les contrats et la répartition de la valeur.
Les échanges économiques donnent un repère utile, sans résumer toute la relation. En 2024, le commerce entre la France et l’Afrique subsaharienne a atteint 24,1 milliards d’euros, en léger recul par rapport à 2023, selon la Direction générale du Trésor française. Cette donnée agrège des économies très différentes et ne mesure ni les échanges informels ni la distribution des bénéfices à l’intérieur de chaque pays. Elle rappelle néanmoins que l’interdépendance commerciale existe, même lorsque l’influence politique française recule.
Des résultats à vérifier au-delà des annonces
Une relation plus durable suppose des règles lisibles et des bénéfices vérifiables. Dans l’énergie, le numérique ou l’agriculture, la question n’est pas seulement de savoir combien de capitaux sont annoncés. Il faut aussi regarder où vont les emplois, qui détient les technologies, quelles entreprises locales accèdent aux marchés et comment sont négociés les risques environnementaux et financiers.
Les attentes diffèrent selon les groupes. Les jeunes diplômés s’intéressent aux formations et aux possibilités de mobilité ; les entrepreneurs, à l’accès au financement et aux marchés ; les diasporas, aux liens entre leurs pays de résidence et d’origine. Dans les zones rurales, les effets d’un accord commercial ou d’un projet d’infrastructure se jouent plutôt dans les revenus, les terres, les services et les débouchés. Une relation conçue uniquement depuis les capitales peut manquer ces réalités.
La mémoire coloniale et les débats sur le franc CFA — monnaie utilisée par plusieurs pays africains et liée à l’euro par un accord monétaire — restent également présents. Les réformes monétaires relèvent des pays et institutions concernés ; elles ne peuvent être ramenées à une décision française. Mais le symbole nourrit une demande plus large de maîtrise des choix économiques. La crédibilité de Paris dépendra de sa capacité à traiter cette demande sans la réduire à une querelle de communication.
La prochaine étape : rendre les engagements redevables
À l’échelle continentale, l’Union africaine et les communautés régionales défendent leurs propres priorités, tandis que les États multiplient les partenaires : Chine, États du Golfe, Turquie, États-Unis, Inde ou Union européenne. Cette diversification n’est pas un simple remplacement d’une puissance par une autre. Elle élargit les options de négociation, mais impose aussi aux gouvernements de comparer les conditions et de rendre compte des accords conclus.
Le test des prochains mois sera donc moins le vocabulaire du « renouveau » que le suivi des engagements annoncés à Nairobi, la transparence des projets et la place laissée aux institutions et acteurs africains dans leur pilotage. Les relations militaires devront, elles aussi, se décider au niveau de chaque État, avec des objectifs publiquement définis. Une relation durable ne suppose pas que les désaccords disparaissent : elle exige qu’ils puissent être discutés sans tutelle et que les décisions produisent des résultats observables des deux côtés.