Une ouverture vers l’Ouest africain, mais pas seulement

À Alger, l’industrie pharmaceutique ne se contente plus de remplacer des importations par une production locale. Elle cherche désormais des relais de croissance à l’extérieur, avec une idée simple : transformer une capacité industrielle nationale en présence régionale durable. Dans ce mouvement, le Bénin occupe une place stratégique, parce qu’il sert souvent de point d’entrée vers le marché ouest-africain. Le pays est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui regroupe quinze États membres.

Cette séquence s’inscrit aussi dans une dynamique continentale plus large. En novembre 2025, l’Union africaine a salué à Alger la première conférence ministérielle africaine sur la production locale de médicaments et de technologies de santé, et a endossé la Déclaration d’Alger, qui soutient les pôles de fabrication pharmaceutique et vaccinale sur le continent. L’Algérie s’y est présentée comme un acteur capable de faire le lien entre souveraineté sanitaire et coopération industrielle.

Ce que Saidal est venu chercher à Cotonou

La visite d’une délégation de Saidal au Bénin, conduite par son directeur général Younes Bouarara, a porté sur le développement des échanges pharmaceutiques, l’accès de produits algériens au marché béninois, mais aussi sur le transfert de technologie, la formation et le partage d’expertise. Autrement dit, Alger ne propose plus seulement des boîtes de médicaments. Elle avance aussi une offre de coopération industrielle.

Cette approche n’est pas isolée. Quelques jours plus tôt, Saidal discutait déjà avec le Niger de la fourniture de médicaments essentiels produits en Algérie. Le groupe public affine donc une stratégie ouest-africaine plus large, fondée sur des partenariats pays par pays, avec la même logique : vendre, mais aussi ancrer une présence technique et réglementaire.

Le choix du Bénin n’a rien d’anodin. Le gouvernement béninois a indiqué que l’Agence béninoise du médicament et des autres produits de santé a été évaluée par l’OMS du 6 au 9 juillet 2026, dans la perspective d’atteindre le niveau de maturité 3. Dans la classification de l’OMS, ce niveau correspond à un système réglementaire fonctionnel, stable et intégré. WHO a d’ailleurs signalé un appui à l’ABMed, notamment par l’élaboration de 37 procédures opérationnelles standard.

En pratique, cette progression réglementaire compte pour un industriel étranger. Un marché où l’autorité du médicament se structure offre plus de lisibilité pour l’enregistrement, le contrôle qualité et la distribution. Pour Saidal, cela peut faciliter une implantation durable, à condition de s’inscrire dans les règles locales plutôt que de les contourner.

Un marché encore réduit, mais une marge de progression réelle

Les chiffres donnent la mesure du potentiel. Les importations béninoises de produits pharmaceutiques ont atteint un peu moins de 24 millions de dollars en 2023, après un pic proche de 46 millions de dollars en 2021, selon les données de la CNUCED. En face, les exportations pharmaceutiques algériennes ont atteint 46 millions de dollars en 2024, selon la communication du ministère algérien du secteur reprise par Radio Algérienne.

Le rapprochement entre ces deux montants n’a pas valeur de projection automatique. Il montre cependant qu’il existe un espace commercial pour des produits algériens, y compris sur un marché de taille modeste comme celui du Bénin. Saidal n’a pas besoin de conquérir tout le marché pour y trouver un intérêt. Même une part limitée peut devenir utile, surtout si elle s’accompagne de services, de formation et de coopération technique.

Cette logique rejoint la stratégie du ministère algérien de l’Industrie pharmaceutique, qui met en avant l’exportation, la sous-traitance et la transformation du groupe Saidal en pôle public de souveraineté sanitaire. Le message est clair : l’Algérie veut produire davantage chez elle pour importer moins, puis exporter plus vers le continent.

L’argument industriel est renforcé par un autre signal. En juillet 2026, Jean Kaseya, directeur général d’Africa CDC, a estimé que l’Algérie produisait plus de 80 % de ses besoins en produits de santé. Ce niveau place le pays parmi les rares États africains capables d’appuyer leur politique sanitaire sur une base productive solide.

Ce que cette offensive change pour Alger et pour la région

Pour l’Algérie, l’enjeu dépasse Saidal. Le pays cherche à convertir ses capacités industrielles en levier diplomatique et économique. C’est une manière de valoriser l’investissement public, de consolider le tissu productif local et de sortir d’une logique où le médicament reste perçu comme une simple dépense budgétaire. Les signaux récents vont dans le même sens, avec des projets d’unités de matière première à Batna et à Médéa, ainsi que des accords industriels noués avec des partenaires étrangers pour produire localement des traitements plus sophistiqués.

Pour le Bénin, la coopération avec Alger peut renforcer une politique de sécurisation de l’approvisionnement. Le pays développe son cadre réglementaire, améliore ses procédures et cherche à mieux contrôler la qualité des produits en circulation. Dans ce contexte, un partenaire industriel capable d’apporter des médicaments, de la technologie et de la formation peut accompagner la montée en gamme du système pharmaceutique béninois.

La portée régionale est plus large encore. La CEDEAO pousse l’intégration économique de ses membres, tandis que l’Union africaine encourage des chaînes de valeur sanitaires locales et régionales. Si les liens entre fabricants nord-africains et régulateurs ouest-africains se densifient, le continent pourrait réduire une partie de sa dépendance aux importations lointaines. La question n’est pas seulement commerciale. Elle touche à l’accès aux médicaments, à la résilience des systèmes de santé et à la circulation des compétences.

La suite dépendra de la capacité des deux pays à transformer l’intention politique en mécanismes concrets : enregistrement des produits, standards de qualité, distribution, financement et éventuelle localisation partielle de certaines productions. C’est là que se joue la différence entre une visite protocolaire et une vraie coopération industrielle africaine.