Un partenariat qui se réorganise autour de l’énergie, de l’industrie et de la santé

À Berlin, Alger cherche moins un simple geste diplomatique qu’un appui utile pour son économie réelle. Dans un contexte européen marqué par la recherche de fournisseurs stables, l’Algérie met en avant ses atouts énergétiques, mais aussi des secteurs plus discrets, comme la santé, la formation et l’industrie pharmaceutique. La visite officielle d’Abdelmadjid Tebboune en Allemagne s’inscrit dans cette logique de diversification, avec un objectif clair : élargir la coopération au-delà des échanges classiques de gaz et de biens industriels.

Cette séquence intervient dans une relation bilatérale ancienne. Les relations diplomatiques entre l’Algérie et l’Allemagne datent du 3 juillet 1962, rappelle le ministère allemand des Affaires étrangères. Berlin est aujourd’hui l’un des principaux fournisseurs de l’Algérie en Europe, tandis que les exportations algériennes vers l’Allemagne restent dominées par les hydrocarbures et les pétrochimies. En 2023, les exportations allemandes vers l’Algérie atteignaient 2,1 milliards d’euros, contre 1,5 milliard d’euros d’importations allemandes depuis l’Algérie.

Ce socle ancien compte, mais il ne suffit plus. L’Algérie veut désormais inscrire son économie dans des chaînes de valeur plus larges, notamment autour de l’hydrogène, des équipements industriels et de la santé. L’Allemagne, de son côté, cherche des partenaires fiables sur le pourtour méditerranéen, dans un moment où la transition énergétique européenne oblige à sécuriser de nouveaux flux et à stabiliser les approvisionnements. Cette rencontre répond donc à une double attente : politique, pour consolider un dialogue régulier ; économique, pour préparer des projets concrets.

Ce que Tebboune et Merz ont acté à Berlin

Le 16 juillet 2026, Abdelmadjid Tebboune et le chancelier Friedrich Merz ont affiché leur volonté d’approfondir la relation bilatérale. Une déclaration conjointe sur un agenda stratégique de partenariat a été rendue publique par la chancellerie allemande. Le texte prévoit un dialogue politique régulier, des consultations approfondies sur les relations bilatérales, les questions régionales et internationales, ainsi que sur la migration et la sécurité. Il évoque aussi une coopération renforcée dans l’énergie, les infrastructures, la santé, les minerais critiques, l’agriculture et l’industrie.

Dans ce cadre, les deux parties ont aussi parlé d’économie concrète. La déclaration mentionne le relancement de la commission économique mixte algéro-allemande, ainsi que la création envisagée d’un conseil bilatéral des affaires, avec l’appui de structures comme l’AHK Algérie, la CREA et la CACI. Un forum économique bilatéral est même prévu le 17 juillet 2026. Ce calendrier montre que la visite ne se limite pas à une photographie diplomatique : elle ouvre un chantier suivi, avec des acteurs publics et privés déjà identifiés.

Le dossier énergétique reste central. La partie allemande dit vouloir approfondir la coopération sur la transition énergétique et sur des projets de type power-to-X, c’est-à-dire la transformation de l’électricité renouvelable en hydrogène ou en autres carburants synthétiques. Cette orientation prolonge des discussions engagées depuis plusieurs années sur l’hydrogène vert et sur le projet dit du corridor sud H2, qui vise à acheminer de l’hydrogène depuis l’Afrique du Nord vers l’Europe.

Autre signal fort : la santé. Tebboune a évoqué à Berlin un projet autour des cellules géniques, présenté comme une piste de coopération scientifique et médicale. Le thème n’est pas anodin pour l’Algérie, qui cherche à moderniser certains segments de son système de santé et à renforcer ses capacités de recherche. Pour l’Allemagne, l’enjeu est aussi industriel : la déclaration bilatérale cite explicitement le secteur de la santé et du pharmaceutique parmi les domaines à approfondir.

Une visite traversée par l’émotion d’Alger et par la question des institutions

Le déplacement présidentiel a aussi été marqué par un drame survenu à Alger. Le 16 juillet, un incendie à l’Établissement de l’enfance assistée de Mohammadia a fait 11 morts et 19 blessés, selon la Direction générale de la sûreté nationale citée par l’agence de presse algérienne. La Protection civile avait annoncé plus tôt 19 blessés secourus et cinq enfants à besoins spécifiques pris en charge. Les autorités ont ensuite indiqué qu’une étincelle électrique provenant d’un climatiseur serait à l’origine du sinistre.

Avant même les dossiers diplomatiques, Tebboune a présenté ses condoléances aux familles. Le Premier ministre Sifi Ghrieb et plusieurs membres du gouvernement se sont rendus auprès des blessés et aux funérailles des victimes. Dans un pays où la sécurité des établissements d’accueil, des hôpitaux et des structures sociales reste un sujet sensible, cette séquence rappelle que la modernisation de l’État passe aussi par des infrastructures mieux contrôlées et des procédures de prévention plus strictes. Le message politique est lisible : l’exécutif veut afficher de la continuité, mais aussi une capacité de réponse institutionnelle.

La visite a également été l’occasion d’une question sur le journaliste français Christophe Gleizes. Tebboune a renvoyé le dossier à la justice algérienne et n’a pas souhaité commenter une affaire qu’il estime relever des institutions du pays. Sur le fond, cette posture s’inscrit dans un discours récurrent d’Alger : la justice agit dans son cadre propre, sans se laisser dicter son rythme par le terrain diplomatique. Ce point compte, car il rappelle que les relations extérieures de l’Algérie restent étroitement liées à la lecture interne du rôle des institutions.

Ce que cette séquence dit de l’Algérie dans son voisinage européen et africain

Au fond, Berlin ne représente pas seulement un partenaire européen de plus. Pour Alger, l’Allemagne peut servir de passerelle vers des technologies, des financements et des réseaux industriels plus larges, au moment où le pays cherche à réduire sa dépendance aux seules recettes d’hydrocarbures. Pour l’Europe, et surtout pour l’Allemagne, l’Algérie reste un voisin stratégique de la Méditerranée, à la croisée des dossiers énergétiques, migratoires et sécuritaires. La déclaration commune mentionne d’ailleurs explicitement la souveraineté, l’intégrité territoriale, la coopération multilatérale et les sujets régionaux.

À l’échelle africaine, la portée est plus large qu’un simple tête-à-tête bilatéral. Les discussions sur l’hydrogène, les minerais critiques et la santé rappellent que les pays du continent négocient désormais avec l’Europe dans une logique d’intérêts réciproques, et non plus seulement comme fournisseurs de matières premières. L’Algérie, située en Afrique du Nord et engagée dans l’Union africaine, veut peser comme acteur énergétique, industriel et scientifique. Ce rendez-vous avec Berlin illustre cette ambition et montre que la diplomatie économique algérienne cherche à convertir ses marges de manœuvre régionales en projets concrets.