Une proximité qui devient un sujet de puissance
À regarder la carte, le rapprochement entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe paraît presque évident. Pourtant, cette évidence géographique n’a pas encore produit un espace économique cohérent. Les flux restent fragmentés, les chaînes de valeur incomplètes, et la relation entre les deux rives oscille souvent entre commerce, aide, sécurité et migration. Or, dans un monde qui se réorganise, cette proximité peut devenir autre chose qu’un simple voisinage. Elle peut devenir une architecture de production.
Ce débat arrive à un moment particulier. L’Union africaine a fait de l’intégration continentale un pilier de son Agenda 2063, et la Zone de libre-échange continentale africaine, lancée en phase opérationnelle en 2019 et entrée en régime commercial en 2021, vise à créer un marché unique de biens et de services sur le continent. En parallèle, l’Union européenne insiste sur la centralité de son partenariat avec l’Afrique, son voisin le plus proche, et a confirmé en 2025 un cadre renforcé de coopération à travers le partenariat Afrique-UE et le paquet d’investissement Global Gateway.
Le vrai enjeu : passer du voisinage à la coproduction
L’idée défendue ici repose sur un changement de logique. Pendant des décennies, la relation économique entre l’Europe et l’Afrique a souvent été pensée comme un couloir d’exportation de matières premières vers le Nord, puis de financement, de normes et de produits finis vers le Sud. Ce modèle existe encore, mais il atteint ses limites. Les économies africaines cherchent à capter davantage de valeur sur leur territoire, tandis que l’Europe doit répondre à une pression industrielle, énergétique et démographique de plus en plus forte. La Commission européenne rappelle d’ailleurs que le vieillissement de la population pèse déjà sur les dépenses publiques et sur le marché du travail.
De l’autre côté, l’Afrique ne manque ni de population ni de potentiel productif. La Banque africaine de développement indique que le continent pèse encore autour de 3 % du PIB mondial, malgré une dynamique de croissance qui reste supérieure à la moyenne mondiale certaines années. Le contraste est frappant : une base démographique jeune, des besoins d’industrialisation massifs, et une place encore réduite dans la création de richesse mondiale. C’est précisément là que l’axe Afrique-Méditerranée-Europe prend sens : relier les usines, les ports, l’énergie, le numérique, la logistique et la finance au lieu de juxtaposer des marchés isolés.
Cette lecture n’implique pas de nier les déséquilibres hérités de l’histoire. Elle invite plutôt à les corriger par l’investissement, la transformation locale et la montée en gamme industrielle. L’Union africaine rappelle que l’AfCFTA vise justement à renforcer le commerce intra-africain, à soutenir les chaînes de valeur régionales et à créer un marché continental de plus de 1,3 milliard d’habitants. Une articulation plus étroite avec l’Europe n’a donc de sens que si elle s’aligne sur cette priorité africaine : produire davantage sur place, et mieux répartir la valeur créée.
Ce que change une telle verticale pour les États, les entreprises et les populations
Si cet axe devenait plus concret, ses effets seraient très différents selon les acteurs. Pour les gouvernements, il ouvrirait une marge de manœuvre sur le financement des infrastructures, l’énergie, l’agro-industrie, la formation et la transition numérique. Pour les entreprises, il pourrait sécuriser des débouchés de long terme et des co-investissements mieux arrimés aux marchés locaux. Pour les populations, l’enjeu est encore plus direct : emplois industriels, mobilité professionnelle, services plus accessibles, et insertion des jeunes dans des chaînes de valeur qui ne se limitent pas à l’extraction ou à l’importation.
Mais cette promesse ne se réalisera pas toute seule. Elle suppose des règles claires, des corridors fiables, une meilleure circulation des capitaux, et surtout des institutions capables de protéger les intérêts publics. L’Afrique n’a pas besoin d’un simple recyclage du vieux commerce Nord-Sud sous un vocabulaire neuf. Elle a besoin d’un partenariat qui respecte ses priorités industrielles, ses politiques régionales et ses propres intégrations, qu’il s’agisse de la CEDEAO en Afrique de l’Ouest, de la CEMAC en Afrique centrale ou de la SADC en Afrique australe. Sans cela, la « verticale » resterait une belle formule de conférence.
Les diasporas peuvent aussi jouer un rôle concret. Elles ne sont pas seulement un lien culturel. Elles servent déjà de pont commercial, financier et technique entre les rives de la Méditerranée. De même, la coopération Afrique-UE n’avance plus seulement par les sommets diplomatiques. Elle passe désormais par les projets, les normes, les financements et les coalitions d’acteurs économiques. La déclaration conjointe du sommet UE-UA de novembre 2025 a d’ailleurs insisté sur des investissements mutuellement utiles dans l’énergie, le transport et le numérique. C’est là que se joue la crédibilité du discours de partenariat.
Une question continentale avant d’être une formule diplomatique
Cette recomposition dépasse la relation entre Bruxelles et quelques capitales africaines. Elle concerne aussi Rabat, Alger, Tunis, Le Caire, Dakar, Abidjan, Lagos, Nairobi, Addis-Abeba, Luanda, Kinshasa ou Johannesburg, selon les corridors, les marchés et les secteurs en jeu. Autrement dit, l’axe Afrique-Méditerranée-Europe ne sera utile que s’il s’adosse à des réalités régionales précises, et non à une abstraction sur “l’Afrique” au singulier. Le continent est déjà engagé dans sa propre intégration, tandis que l’Europe cherche à réindustrialiser son économie et à sécuriser ses approvisionnements.
La portée panafricaine est donc claire : si l’Afrique parvient à mieux capter la valeur de ses échanges, à relier ses marchés intérieurs et à négocier d’égal à égal avec l’Europe, elle renforcera sa souveraineté économique. Si, au contraire, elle reste cantonnée à l’exportation de ressources brutes et à l’importation de biens transformés, la proximité géographique restera sous-exploitée. La vraie question n’est pas de savoir si l’axe existe sur la carte. Elle est de savoir qui en fixera les règles, qui financera les infrastructures, et qui gardera la valeur ajoutée.