Une crise migratoire qui déborde la seule frontière sud-africaine

À Pretoria, le débat ne porte plus seulement sur l’immigration irrégulière. Il touche désormais à l’image même de l’Afrique du Sud, pays moteur de la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC. Quand des ressortissants d’autres pays africains repartent en urgence, la tension devient diplomatique, économique et symbolique à la fois.

Le point sensible est connu. En Afrique du Sud, les frustrations liées au chômage, aux services publics et à la criminalité se mêlent depuis des années à des campagnes contre les étrangers. Le gouvernement sud-africain a lui-même reconnu en juin 2026 la montée des sentiments anti-migrants, tout en affirmant que les droits constitutionnels s’appliquent à toute personne présente sur son territoire.

Ghana et Nigeria haussent le ton à l’échelle continentale

Le 18 juillet 2026, Accra et Abuja ont franchi un palier supplémentaire. Les ministres ghanéen et nigérian des Affaires étrangères ont condamné ensemble toutes les formes de xénophobie, d’afrophobie, d’intolérance et de violence visant des ressortissants africains en Afrique du Sud. Ils ont aussi appelé les États membres de l’Union africaine à traiter cette question au niveau continental.

Cette démarche ne sort pas de nulle part. Dès le 6 mai 2026, le Ghana avait demandé que les attaques contre des Africains en Afrique du Sud soient inscrites à l’ordre du jour d’une réunion de coordination de l’UA, prévue à Cairo le 24 juin 2026. Pretoria a répondu qu’elle condamnait les incidents sporadiques, refusait toute complaisance avec la xénophobie et mobilisait ses services de sécurité.

Le sujet a même pris une dimension institutionnelle plus large. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a publié, le 27 avril 2026, une mise en garde contre les violences xénophobes et les groupes d’auto-justice visant des nationaux d’autres pays africains en Afrique du Sud. L’instance a rappelé que ce type d’attaques s’inscrit dans une longue série d’épisodes documentés depuis 1998.

Les retours organisés racontent l’ampleur de la pression

Les chiffres doivent être lus avec prudence. Plusieurs États ont communiqué sur des rapatriements volontaires ou des retours encadrés de leurs ressortissants. L’agence Associated Press a rapporté, en mai et juin 2026, le départ d’environ 300 Ghanéens sur un premier vol, puis le retour d’un premier groupe de 262 Nigérians, tandis que la diplomatie ghanéenne évoquait plus de 800 inscrits pour un programme d’évacuation.

Dans le même temps, la presse nigériane et les autorités fédérales ont confirmé que des Nigérians avaient été rapatriés après des manifestations anti-immigration en Afrique du Sud. Le ministère nigérian de l’Information a indiqué, le 19 juillet 2026, que le président Bola Ahmed Tinubu demandait un front commun africain contre ces violences et souhaitait que le dossier soit porté devant l’UA.

Le chiffre souvent cité de 150 000 étrangers partis d’Afrique du Sud en quelques semaines reste, à ce stade, un décompte agrégé avancé par plusieurs États africains et relayé par la presse ; il n’a pas été confirmé par une source unique indépendante. En revanche, ce qui est établi, c’est l’existence de rapatriements coordonnés, de mises en garde consulaires et d’un climat de peur qui a touché des familles, des commerçants et des travailleurs dans plusieurs provinces sud-africaines.

Ce que cela change pour l’Afrique du Sud et pour ses voisins

Pour l’Afrique du Sud, l’enjeu dépasse la seule police de l’immigration. Le pays accueille une part importante des migrations régionales, légales et irrégulières, dans un espace sud-africain marqué par les mouvements de travailleurs, de commerçants et de familles entre la République sud-africaine, le Zimbabwe, le Mozambique, le Lesotho, le Malawi ou encore la Zambie. Quand la tension monte, ce sont les petites activités informelles, les transports transfrontaliers et les chaînes d’approvisionnement locales qui encaissent le choc en premier.

Pour le Ghana et le Nigeria, le message est aussi politique. Les deux pays se présentent comme des défenseurs de la libre circulation des Africains et de la dignité des ressortissants du continent. Ils savent aussi que les retours forcés ou les départs précipités ont un coût humain et financier, notamment pour les ménages dépendants de revenus gagnés à l’étranger. La dimension symbolique est forte, car Pretoria reste une économie clé de la SADC et un partenaire majeur de plusieurs capitales africaines.

La lecture africaine du dossier tient donc en une idée simple : la liberté de circulation ne peut pas survivre si elle n’est défendue qu’en principe. L’UA, la SADC et les États concernés sont attendus sur des réponses concrètes, pas seulement sur des condamnations. Cela suppose une meilleure protection des migrants, une action contre les groupes de patrouille illégale et un travail de fond sur le chômage, la rumeur et la concurrence sociale qui alimentent ces violences.

Le prochain test sera institutionnel autant que politique. Le dossier devra être suivi au sein de l’Union africaine, tandis que la normalisation des relations entre Pretoria, Accra et Abuja dépendra de la capacité des autorités sud-africaines à rassurer sans minimiser, et de celle de leurs homologues à défendre leurs ressortissants sans transformer la crise en rupture durable. Dans une Afrique de plus en plus intégrée par les personnes, les biens et les services, la manière de traiter ces violences fera désormais jurisprudence bien au-delà de l’Afrique australe.