Pour de nombreux États africains, le coût d’un emprunt ne dépend pas seulement de leurs comptes publics. Il dépend aussi de la manière dont ces comptes sont lus depuis l’extérieur. La création annoncée de l’Africa Credit Rating Agency, ou AfCRA, veut intervenir sur ce terrain sensible : produire une évaluation du risque conçue depuis le continent, sans promettre pour autant des notes automatiquement plus favorables.
Un projet continental, installé à Maurice
L’AfCRA doit être inaugurée le 7 octobre 2026 à Port-Louis, capitale de Maurice, où son siège est appelé à fonctionner. Le choix de l’île ne tient pas seulement à sa position géographique. Maurice dispose d’un secteur financier développé et cherche depuis plusieurs années à renforcer son rôle de plateforme africaine pour les services financiers.
Le projet s’inscrit dans les travaux soutenus par l’Union africaine et le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, une structure qui aide les États membres à examiner leurs pratiques de gouvernance et de gestion publique. En juillet 2024, l’Union africaine a approuvé le principe d’une agence indépendante, portée par le secteur privé et destinée à s’autofinancer. Les autorités mauriciennes ont confirmé la désignation de Maurice comme pays hôte.
Le calendrier annoncé doit toutefois être distingué du fonctionnement effectif de l’agence. Une inauguration ne suffira pas à convaincre les investisseurs. L’AfCRA devra publier ses méthodes, préciser ses règles de gouvernance, démontrer son indépendance et obtenir la confiance des marchés africains comme internationaux.
Pourquoi la notation pèse sur les économies africaines
Une notation de crédit mesure la capacité présumée d’un État, d’une collectivité ou d’une entreprise à rembourser sa dette. Elle s’appuie sur les finances publiques, la croissance, les réserves en devises, la stabilité politique, la gouvernance et la capacité à absorber les crises.
Les notes attribuées par les grandes agences internationales servent ensuite de repère aux investisseurs. Elles ne fixent pas mécaniquement le taux d’intérêt, mais elles influencent fortement la prime de risque. Plus la note paraît fragile, plus le prêteur demande une rémunération élevée pour compenser le risque qu’il estime encourir.
Cette mécanique touche directement les budgets publics. Un État qui consacre davantage de recettes au service de la dette dispose de moins de marges pour financer les transports, l’électricité, la santé, l’éducation ou l’adaptation climatique. Le secteur privé subit aussi cet effet. Les banques et les investisseurs répercutent souvent la perception du risque souverain sur les entreprises locales, y compris lorsque leurs projets présentent des perspectives solides.
L’accès aux marchés reste en outre inégal. Selon l’OCDE, 33 pays africains seulement avaient reçu, en 2024, une notation d’au moins une grande agence internationale. Cela signifie que plusieurs États restent exclus de cet indicateur de référence, alors même qu’ils peuvent chercher à mobiliser des capitaux pour leurs infrastructures ou leur développement productif. L’OCDE documente cette couverture incomplète du continent.
Le coût d’une perception jugée trop pénalisante
Le débat ne porte pas uniquement sur la qualité des données économiques. Il concerne aussi la façon de mesurer la vulnérabilité d’un pays. Les promoteurs de l’AfCRA estiment que certaines analyses accordent un poids excessif à des facteurs subjectifs, comme la perception de la stabilité politique ou la volonté supposée d’un gouvernement de rembourser sa dette.
Le PNUD a tenté de mesurer cet écart en comparant les notations observées à des évaluations fondées sur des modèles plus neutres. Son étude publiée en 2023 estime que les incohérences liées aux notations pourraient représenter jusqu’à 74,5 milliards de dollars pour les pays africains, entre intérêts supplémentaires et financements qui ne sont pas mobilisés. Ce montant correspond à une estimation et non à une facture directement identifiable dans les budgets nationaux. Le PNUD présente le détail de cette estimation.
La même analyse ne conclut pas que les agences internationales ignorent systématiquement les réalités africaines. Elle souligne plutôt les limites d’un système qui fonctionne avec des données parfois incomplètes, une présence locale réduite et des méthodes conçues pour comparer des économies très différentes.
Cette nuance est importante. Une agence africaine ne pourra pas corriger les fragilités réelles d’un budget, la faiblesse des recettes fiscales ou le risque de change. En revanche, elle peut améliorer la collecte d’informations, intégrer davantage les dynamiques régionales et mieux expliquer certains mécanismes propres aux économies du continent.
Une notation alternative, pas une note de complaisance
L’Union africaine présente l’AfCRA comme une agence indépendante destinée à noter les États, les entités infranationales et les entreprises. L’objectif affiché est de produire une information crédible, transparente et adaptée aux contextes africains. L’Union africaine détaille les objectifs de l’initiative.
La crédibilité dépendra donc de sa capacité à résister aux pressions politiques. Une agence qui relèverait les notes pour satisfaire les gouvernements perdrait rapidement la confiance des investisseurs. À l’inverse, une institution capable de publier ses critères, ses données et ses éventuels désaccords avec les autorités pourrait devenir un outil utile de dialogue financier.
Son rôle devra aussi être complémentaire. Les fonds internationaux continueront probablement de consulter Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch Ratings, notamment pour leurs émissions obligataires internationales. L’AfCRA devra donc s’imposer comme une source supplémentaire, et non comme un simple instrument de contestation des agences existantes.
Un enjeu pour les États, les entreprises et les régions
Les effets attendus ne seront pas identiques partout. Les économies déjà présentes sur les marchés internationaux chercheront surtout à obtenir une lecture plus fine de leurs finances publiques. Les États sans notation pourront, eux, utiliser l’agence pour structurer leurs données et préparer une première entrée sur les marchés.
Les entreprises africaines pourraient également y trouver un intérêt. Une notation locale ou régionale peut aider à évaluer les banques, les sociétés d’énergie, les opérateurs de télécommunications et les projets d’infrastructures. Elle pourrait aussi soutenir le développement des marchés obligataires en monnaie locale, afin de réduire la dépendance aux emprunts libellés en dollars ou en euros.
Mais une notation ne remplace ni les réformes budgétaires, ni la transparence, ni la mobilisation de l’épargne intérieure. Elle ne résout pas non plus les écarts entre les grandes économies comme l’Afrique du Sud, le Nigeria ou l’Égypte, les marchés intermédiaires du Kenya, de la Côte d’Ivoire ou du Ghana, et les pays disposant de marchés financiers plus étroits.
La prochaine étape : convaincre au-delà du continent
La mise en place de l’AfCRA intervient dans un contexte de financement plus tendu. Plusieurs pays africains font face à des échéances importantes, tandis que les ressources concessionnelles et l’aide publique au développement ne suffisent pas à couvrir les besoins d’investissement. La Banque africaine de développement estime elle aussi que le coût du capital constitue un obstacle majeur à la transformation économique et au financement climatique. La BAD relie ce débat aux besoins de financement du développement.
La réussite de l’agence se mesurera donc à des résultats concrets : la qualité de ses rapports, le nombre d’émetteurs évalués, la reconnaissance de ses méthodes et l’évolution des conditions d’emprunt. Son premier défi sera de démontrer qu’une expertise africaine peut être indépendante, exigeante et utile aux marchés.
Au-delà de l’AfCRA, le débat touche à l’architecture financière du continent. L’enjeu consiste à mieux contrôler les données, les instruments et les récits qui déterminent le prix du capital. Pour les gouvernements comme pour les entreprises, la question ne sera pas seulement d’obtenir une meilleure note. Il faudra aussi disposer d’institutions capables d’expliquer précisément le risque africain, pays par pays, région par région et secteur par secteur.