À Madagascar, la couverture mobile progresse plus vite que l’usage réel d’Internet. Le signal atteint une grande partie de la population, mais le prix des données, des smartphones et des services numériques maintient encore des millions de Malgaches à distance.
Un réseau présent, mais une connexion encore hors de portée
Les chiffres disponibles au début de 2025 illustrent ce décalage. Madagascar comptait environ 21,8 millions de connexions mobiles actives. Pourtant, seuls 20,4 % de la population utilisaient Internet, soit près de 6,6 millions de personnes selon les données de DataReportal sur les usages numériques à Madagascar.
La présence d’un réseau ne garantit donc pas l’accès à un service régulier. Un téléphone peut capter la 3G ou la 4G sans que son propriétaire dispose d’un appareil adapté, d’un forfait suffisant ou d’un revenu stable pour acheter des données chaque semaine.
L’Autorité de régulation des technologies de communication, l’ARTEC, indique une couverture de 98 % de la population en 3G et de 80 % en 4G en 2024. Ces données, publiées par le régulateur sur son site institutionnel, montrent l’étendue du réseau. Elles ne mesurent toutefois ni la qualité de l’expérience, ni la capacité des ménages à payer la connexion.
Le contraste est particulièrement important entre Antananarivo et les autres régions. La capitale concentre les activités administratives, les entreprises technologiques, les universités et les infrastructures les plus performantes. Dans les zones rurales, la couverture peut exister sans offrir le même débit, la même stabilité ou la même diversité de services.
Une réforme juridique attendue au Parlement
Le gouvernement malgache veut modifier les règles du secteur avec le projet de loi n° 040/2026 sur les communications électroniques et les infrastructures numériques. Le texte a été déposé officiellement le 28 août 2026, après une présentation initiale datée du 21 juillet 2026 dans les documents parlementaires.
Son examen n’a pas encore abouti. La deuxième session extraordinaire de l’Assemblée nationale s’est achevée le 4 septembre 2026, et l’étude du projet a été renvoyée à une session ultérieure. La fiche officielle du texte reste consultable dans la base des projets de loi de l’Assemblée nationale malgache.
Le projet entend moderniser un cadre conçu à une époque où les usages numériques étaient moins développés. Il concerne notamment les réseaux, les infrastructures, les services électroniques et les conditions de concurrence entre opérateurs.
Le ministère du Développement numérique, de la Transformation digitale, des Postes et des Télécommunications présente le texte comme une ouverture complète du marché. Cette orientation reprend certains principes déjà posés par la loi n° 2005-023 du 17 octobre 2005, qui prévoyait la concurrence, l’interconnexion et l’intervention du régulateur contre les abus de position dominante.
Le défi ne sera donc pas seulement juridique. Il portera aussi sur l’application des règles, la transparence des tarifs et la capacité de l’ARTEC à arbitrer les relations entre opérateurs disposant de moyens très différents.
Le poids des infrastructures dans la concurrence
Le marché mobile malgache réunit principalement Yas Madagascar, Orange Madagascar et Airtel Madagascar. Sur le papier, cette pluralité devrait favoriser la baisse des prix et l’amélioration des services. Dans la pratique, l’accès aux infrastructures essentielles reste un point de tension.
Yas, filiale du groupe Axian, occupe une position centrale. L’opérateur s’appuie sur un réseau national étendu et sur des infrastructures héritées de Telma, opérateur historique racheté en 2004. Il exploite notamment un backbone national en fibre optique, c’est-à-dire l’ossature qui transporte les données entre les principales zones du pays.
Le monopole légal sur le déploiement de la fibre a été levé en avril 2023. Orange et Airtel peuvent désormais développer leurs propres liaisons. Cependant, la construction d’un réseau national demande du temps et des investissements élevés. Dans l’intervalle, les opérateurs restent partiellement dépendants des capacités disponibles sur le backbone existant.
Cette dépendance peut peser sur les prix de détail. Si l’accès de gros coûte cher, les opérateurs disposent de moins de marge pour proposer des forfaits abordables. Le problème concerne donc autant les consommateurs que les entreprises qui cherchent à développer des services numériques hors de la capitale.
Les investissements récents montrent toutefois que la concurrence ne se limite pas aux déclarations. Orange annonce 1 749 kilomètres de fibre déployée et vise 3 000 kilomètres à l’échelle nationale d’ici 2033. Airtel investit pour sa part dans les liaisons entre Antananarivo, Mahajanga et Toamasina. À Antananarivo, le projet « Tana Metro Ring » avait atteint 92 % de réalisation en 2024.
Des tarifs et des taxes qui freinent l’adoption
Le coût d’accès dépend aussi de la manière dont les appels et les données sont facturés. Les tarifs « On-Net » concernent les communications au sein d’un même réseau. Les tarifs « Off-Net » s’appliquent lorsque l’appel rejoint un autre opérateur.
Lorsque l’écart entre ces deux tarifs est important, les consommateurs sont incités à rester dans le réseau qui compte le plus d’abonnés. Ce mécanisme, appelé effet de club, peut réduire la mobilité des clients et affaiblir la concurrence par les prix.
La fiscalité ajoute une autre difficulté. La loi de finances 2025 a instauré une taxe de 5 % sur les transactions mobiles. Elle maintient également un droit d’accise de 8 % sur les communications téléphoniques et les services de données, selon les textes fiscaux publiés par les autorités malgaches.
Le Budget des citoyens relatif à la loi de finances 2025 confirme l’introduction de la taxe sur les transactions mobiles. De son côté, le Groupement des opérateurs de télécommunications de Madagascar demande un réexamen de certaines charges, notamment celles qui renchérissent les services et les smartphones d’entrée de gamme.
Pour les ménages modestes, le frein se cumule. Il faut acheter le téléphone, payer la carte SIM, recharger le compte, puis financer les données. Pour les travailleurs de l’économie informelle, les étudiants et les habitants des régions éloignées, une hausse même limitée peut réduire fortement la consommation numérique.
Un enjeu national, mais aussi régional
Madagascar appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC. Son retard relatif en matière d’adoption de l’Internet mobile contraste avec les besoins croissants liés à l’éducation, aux paiements numériques, à la santé et aux services administratifs.
La réforme devra donc répondre à plusieurs objectifs en même temps : améliorer la concurrence, sécuriser les investissements, réduire les barrières tarifaires et étendre la qualité du réseau au-delà d’Antananarivo. Une couverture plus large ne produira des effets économiques que si la population peut réellement utiliser les services.
Le prochain examen parlementaire du projet de loi constituera une étape importante. Il faudra surtout observer les règles retenues pour l’accès aux infrastructures, la régulation des tarifs d’interconnexion et la protection des consommateurs. À Madagascar comme dans d’autres pays de la SADC, l’inclusion numérique se jouera moins sur l’existence du signal que sur son prix, sa qualité et son utilité quotidienne.