À Tanger, le fil devient un langage pour lire notre époque
Dans une ville où la mer relie autant qu’elle sépare, une exposition peut dire beaucoup du temps présent. À Tanger, le Musée de la Kasbah met en scène ce paradoxe avec une proposition qui parle de fragilité, de déplacement et de mémoire, sans céder au spectacle du drame. L’enjeu dépasse la seule salle d’exposition : il touche à la place du Maroc dans les circulations culturelles méditerranéennes et à la manière dont les artistes marocains, ici et dans la diaspora, donnent forme aux tensions du monde contemporain.
Le lieu compte autant que les œuvres. Le Musée de la Kasbah, installé dans l’ancienne partie Est du Palais de la Kasbah de Tanger, a été transformé en espace d’art contemporain après une longue histoire patrimoniale. Ce choix inscrit l’exposition dans une ville-carrefour, tournée vers le détroit, les mobilités et les échanges entre rives nord et sud de la Méditerranée. Dans ce cadre, l’art n’est pas décoratif : il dialogue avec un site chargé de mémoire, et avec une capitale culturelle du Nord marocain qui cherche à consolider ses institutions muséales.
Une monographie marocaine dans une séquence méditerranéenne
L’exposition monographique consacrée à Mohamed Lekleti, intitulée Ne tenir qu’à un fil, est présentée au Musée de la Kasbah du 19 juin au 30 novembre 2026. Elle s’inscrit dans la Saison Méditerranée 2026, portée par l’Institut français, en partenariat avec la Fondation Nationale des Musées du Maroc et le Frac Occitanie Montpellier. Le commissariat est assuré par Abdelaziz El Idrissi. La programmation de cette saison court principalement en France du 15 mai au 31 octobre 2026, avec des prolongements et partenariats de part et d’autre de la Méditerranée.
Né à Taza et installé à Montpellier, Mohamed Lekleti travaille au croisement du dessin, de la peinture, du textile, du collage, de la sculpture et de l’installation. L’exposition réunit plus de trente œuvres et montre un vocabulaire plastique dense, construit autour de fils, de corps déséquilibrés, d’objets ordinaires et de signes empruntés à plusieurs histoires visuelles. L’artiste est présenté par la Fondation Nationale des Musées comme une figure majeure du dessin contemporain en France et au Maroc.
Le motif du fil sert ici de colonne vertébrale. Il relie, retient, traverse, mais il peut aussi céder. Le titre de l’exposition renvoie à cette tension simple et puissante : tenir, c’est résister ; être suspendu, c’est vivre dans l’instabilité. Dans le parcours, ce motif structure une réflexion sur les liens entre les corps, les objets, les langues et les territoires. L’exposition ne raconte pas seulement une vulnérabilité individuelle. Elle met en scène une condition partagée dans un monde fait de passages, de ruptures et de recompositions.
Des corps, des frontières et des mémoires qui se répondent
Le travail présenté à Tanger puise dans des matériaux simples : tissus, tapis, bois, masques, objets récupérés, collages. Mais leur assemblage construit une lecture politique. Des mains, des microphones, des corps hybrides et des machines énigmatiques composent un langage visuel qui interroge les rapports de pouvoir, la surveillance, la contrainte et la circulation des récits. Certaines œuvres prennent la forme de rébus. Le visiteur n’est pas guidé vers une seule interprétation. Il est invité à relier les fragments, comme on recompose une mémoire dispersée.
Cette dimension est importante dans le contexte marocain. Le pays voit se développer, depuis plusieurs années, un écosystème muséal plus structuré, avec la Fondation Nationale des Musées en acteur central. À Tanger, l’exposition montre aussi que la circulation des œuvres entre le Maroc et la France ne passe pas seulement par les grandes capitales. Elle s’appuie sur des villes de rive, des institutions locales et des passerelles professionnelles qui donnent de la visibilité à des créateurs liés aux deux espaces. Pour un artiste né à Taza et installé à Montpellier, cette géographie n’est pas un décor : elle est au cœur de la pratique.
Les références à l’exil, à la migration et aux frontières donnent à l’ensemble sa résonance la plus actuelle. La Méditerranée y apparaît comme un espace cartographié, mais aussi comme une ligne de tension politique. Les œuvres évoquent les déplacements, le déracinement, les fractures historiques, mais sans réduire l’expérience méditerranéenne à la seule rupture. Des oiseaux naturalisés font écho au Cantique des oiseaux d’Attâr ; des titres de propriété marocains gravés dans le bois côtoient des perruques, des masques africains et des tapis de prière. Cette juxtaposition dit quelque chose d’important : les identités circulent, se superposent et se transforment.
Le choix de Tanger renforce cette lecture. Ville de détroit, ville de transit, ville de mémoire aussi, elle offre au Maroc un point d’appui culturel stratégique sur la façade méditerranéenne. L’exposition y prend une portée qui dépasse la simple actualité artistique. Elle montre comment une institution marocaine peut accueillir une œuvre qui parle à la fois du Nord et du Sud, de l’héritage et de la mobilité, du personnel et du collectif. Dans un paysage méditerranéen souvent lu à travers ses crises, ce type de proposition remet au centre la création, la nuance et la construction de liens.
Ce que cette exposition dit du Maroc dans l’espace méditerranéen
À l’échelle régionale, la portée est claire. La Saison Méditerranée 2026 vise à faire circuler des idées, des artistes et des projets entre les deux rives. Le Maroc y tient une place explicite, aux côtés d’autres pays du sud de la Méditerranée. Dans ce cadre, Tanger devient un relais utile entre le patrimoine, l’art contemporain et les échanges euro-méditerranéens. Le message est simple : la culture n’est pas un supplément d’image. Elle est un instrument de dialogue, de récit commun et de visibilité pour les créateurs marocains et les institutions du pays.
Pour le public marocain, la proposition a aussi une valeur concrète. Elle permet d’accéder à une lecture contemporaine de sujets familiers : la migration, les frontières, les héritages religieux et symboliques, la circulation des formes entre Afrique du Nord et Europe. Pour les milieux culturels, elle confirme qu’une coopération bien cadrée peut produire autre chose qu’un échange protocolaire. À Tanger, l’art devient une manière d’habiter la Méditerranée sans la simplifier, et de rappeler que les liens entre Rabat, Taza, Tanger et Montpellier ne relèvent pas seulement de la géographie. Ils dessinent une scène culturelle partagée.