À Tanga, l’énergie ne se joue plus seulement dans les champs pétroliers

Dans la région de Tanga, à l’est de la Tanzanie, les tuyaux ne racontent plus seulement une histoire de transport. Ils dessinent aussi une ambition politique : faire de cette côte de l’océan Indien un nœud industriel, capable de capter une partie de la valeur créée par le pétrole et le gaz venus d’Ouganda. Pour Dodoma, l’enjeu dépasse la simple exportation de brut. Il touche à l’emploi, aux recettes publiques, à la sécurité énergétique et à la place de la Tanzanie dans l’intégration économique de l’Afrique de l’Est.

Ce projet s’inscrit dans une dynamique régionale déjà ancienne. L’Afrique de l’Est cherche depuis des années à mieux relier ses réseaux électriques et ses corridors logistiques. Le Pool énergétique d’Afrique de l’Est coordonne les échanges transfrontaliers d’électricité, tandis que la Communauté d’Afrique de l’Est pousse ses États membres à compléter les interconnexions pour fluidifier le commerce. Dans ce cadre, la Tanzanie n’est pas seulement un pays de transit. Elle devient un point d’ancrage entre les marchés de la région et l’océan Indien.

Ce que prévoient Kampala et Dodoma

Le 7 février 2026, à Dar es Salaam, Yoweri Museveni et Samia Suluhu Hassan ont confirmé leur volonté d’aller plus loin que le seul oléoduc EACOP. Ils ont évoqué un oléoduc de produits raffinés depuis l’Ouganda vers Tanga, mais aussi un gazoduc dans l’autre sens. Les deux capitales parlent désormais d’un pôle énergétique régional autour de Tanga, pensé pour le raffinage, le stockage, la logistique et la pétrochimie. Les partenaires cités dans le montage sont la compagnie pétrolière nationale ougandaise, la Tanzania Petroleum Development Corporation et Vitol Bahrain EC.

Sur le terrain, le chantier principal avance déjà. TPDC a indiqué début juillet 2026 que la composante tanzanienne de l’EACOP atteignait 87 % d’avancement et que l’achèvement était attendu à la fin du mois d’août 2026. La société publique tanzanienne a aussi rappelé que la portion Tanga-Chongoleani concentre des investissements lourds, avec des effets directs sur l’emploi local, les routes, la sous-traitance et les recettes fiscales. Côté ougandais, les autorités parlent d’une mise en service commerciale de l’exportation de brut via le pipeline à partir de 2026.

Les chiffres clefs du projet restent massifs. L’EACOP est un oléoduc chauffé de 1 443 kilomètres, reliant les champs pétroliers ougandais du bassin du lac Albert au port tanzanien de Tanga. Sa capacité de transport est donnée à 216 000 barils par jour dans la documentation technique, avec une capacité de pointe annoncée à 246 000 barils par jour sur le site du projet.

Pourquoi Tanga compte autant que Hoima

Le cœur du débat tient à la valeur ajoutée. Un simple couloir d’exportation rapporte moins qu’un écosystème industriel. En installant à Tanga des capacités de raffinage et de stockage, la Tanzanie et l’Ouganda cherchent à garder davantage de marges sur le continent. Le discours est clair : transformer localement une part des hydrocarbures, créer des métiers techniques, et réduire la dépendance aux importations de carburants finis. Cette logique rejoint aussi les priorités de l’EAC, qui mise sur les infrastructures transfrontalières pour soutenir le commerce régional.

Pour l’Ouganda, le projet répond à un besoin concret : limiter la facture des produits pétroliers importés et soutenir une future industrie pétrolière nationale. Pour la Tanzanie, il renforce le rôle de Tanga comme point de sortie énergétique, mais aussi comme zone d’activité pour les chantiers, les services portuaires et le stockage. Un autre signal est venu de Kigali début juillet 2026, quand le Rwanda a signé un accord pour faciliter l’importation et le stockage de produits raffinés via Tanga. Cela montre que le port tanzanien peut dépasser la seule relation bilatérale avec Kampala et devenir une plateforme pour plusieurs économies de la région.

La Banque mondiale soutient aussi l’axe énergétique régional, mais dans l’électricité. En juin 2026, elle a approuvé un paquet de 1,6 milliard de dollars pour l’Afrique de l’Est, dont 250 millions pour l’interconnexion Ouganda-Tanzanie. Le projet doit relier environ 260 kilomètres de lignes à 400 kV et renforcer les échanges d’électricité entre les deux pays. Cela confirme une réalité simple : les hydrocarbures et les réseaux électriques avancent désormais ensemble dans la diplomatie économique régionale.

Un pari économique, mais aussi un test politique

Le pari n’est pas sans risques. Le coût annoncé de plus de 20 milliards de dollars place ce type d’infrastructure dans une catégorie où les retards, les ajustements financiers et les controverses sont fréquents. Les défenseurs du projet y voient un levier de souveraineté économique. Les critiques rappellent, eux, les enjeux environnementaux, les expropriations, et la dépendance prolongée aux énergies fossiles. Ces tensions ne sont pas abstraites. Elles se traduisent par des arbitrages sur les terres, les compensations, la fiscalité et la vitesse d’exécution.

Le cas tanzanien est aussi politique. Samia Suluhu Hassan présente souvent les grands projets de Tanga comme des instruments de développement régional et de modernisation des infrastructures. Dans une économie où l’activité informelle reste importante, la promesse la plus visible est celle des emplois temporaires de chantier, des contrats de services et des débouchés pour les PME locales. Mais la promesse la plus durable dépendra de la capacité à transformer l’effet vitrine en industrie réelle, avec des compétences, de la maintenance, du transport, du stockage et de la gestion énergétique.

Le projet de Tanga s’inscrit enfin dans une tendance plus large en Afrique de l’Est : les États ne veulent plus seulement exporter des matières premières, ils veulent organiser des chaînes de valeur régionales. C’est exactement le sens des discussions sur les interconnexions électriques, des couloirs pétroliers, des terminaux portuaires et des raffineries partagées. Si le calendrier est tenu, l’année 2026 pourrait marquer un basculement symbolique : celui d’une région qui ne se contente plus de produire de l’énergie, mais qui cherche aussi à la transformer, à la transporter et à la vendre selon ses propres priorités.