À Séoul, le partenariat entre la Corée du Sud et l’Afrique cherche à franchir un cap. Il ne s’agit plus seulement de financer des infrastructures ou de transmettre une expérience industrielle. L’enjeu consiste désormais à adapter des solutions concrètes aux priorités africaines, de l’agriculture à l’intelligence artificielle.

Cette orientation s’est précisée le 8 septembre 2026, lors de la visite de Sidi Ould Tah au Centre mondial d’échange de connaissances et de développement du Korea Development Institute, le KDI GKEDC. Le président du Groupe de la Banque africaine de développement, en déplacement à Séoul pour la 8e Conférence ministérielle de la Coopération économique Corée-Afrique, y a examiné les ressorts de la transformation sud-coréenne.

Une expérience coréenne observée à hauteur de politiques publiques

Le KDI GKEDC présente l’évolution de la République de Corée depuis l’après-guerre. Le pays est passé d’une économie dévastée et dépendante de l’aide à une puissance industrielle, technologique et commerciale. Il est ensuite devenu un pays donateur et membre de l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Pour les responsables africains, l’intérêt de cette trajectoire ne tient pas à une comparaison mécanique entre deux espaces très différents. La Corée a suivi son propre chemin. Ses résultats reposent sur une combinaison de politiques industrielles, d’investissements dans l’éducation, de renforcement institutionnel et de développement des capacités technologiques.

C’est cette combinaison que Sidi Ould Tah veut étudier. La question n’est pas de reproduire un modèle coréen à l’identique. Elle consiste plutôt à identifier les méthodes qui peuvent être adaptées aux réalités des pays africains, à leurs marchés, à leurs ressources et à leurs priorités nationales.

La visite a également permis d’examiner le rôle du KDI GKEDC comme plateforme de coopération. Le centre organise des formations, accompagne des échanges entre décideurs et contribue à diffuser des connaissances sur les politiques publiques. L’objectif est de transformer une expérience historique en outils utilisables par d’autres pays.

De l’échange de connaissances aux secteurs productifs

Les discussions ont porté sur plusieurs domaines directement liés aux défis de transformation du continent. L’intelligence artificielle et le numérique occupent une place centrale. Ils peuvent améliorer les services publics, la gestion des données, la santé, l’éducation et la productivité des entreprises.

Cependant, ces technologies ne produisent pas de résultats sans électricité fiable, réseaux de télécommunication, centres de données et compétences locales. La conférence KOAFEC 2026, organisée à Séoul du 8 au 11 septembre, a précisément placé les infrastructures numériques au cœur du débat sur l’avenir de la coopération entre la Corée et l’Afrique.

La rencontre a aussi abordé l’agriculture et la sécurité alimentaire. La productivité reste très inégale selon les pays et les filières. Les échanges autour de la riziculture en Côte d’Ivoire ont illustré cette réalité. Les solutions doivent tenir compte des systèmes fonciers, de l’accès aux intrants, de l’irrigation, du financement et des débouchés locaux.

Cette approche vaut pour l’ensemble des secteurs évoqués : santé, éducation, emploi des jeunes et métiers du futur. Une technologie importée sans formation, maintenance ni capacité de production locale risque de rester dépendante de prestataires extérieurs. À l’inverse, un transfert de savoir-faire accompagné par des institutions nationales peut renforcer durablement les économies.

Le directeur exécutif du KDI GKEDC, Dong Soo Kang, a proposé de concevoir avec la Banque africaine de développement des programmes de renforcement des capacités adaptés aux besoins de l’institution. Cette proposition ouvre la voie à une coopération plus ciblée entre experts coréens et équipes africaines.

Un partenariat qui veut dépasser le financement

La KOAFEC, créée en 2006, constitue la principale plateforme de dialogue économique entre la République de Corée, les pays africains et la Banque africaine de développement. L’édition de 2026 marquait ses vingt ans. Elle a réuni des représentants de 45 pays africains et environ 800 participants selon les organisateurs coréens et la Banque africaine de développement.

La conférence s’est conclue par une déclaration commune et un plan d’action. Les deux parties y ont confirmé leur volonté d’approfondir la coopération dans l’industrialisation, l’éducation, la santé et l’agriculture, avec un accent particulier sur l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques.

Le partenariat s’appuie aussi sur le Fonds fiduciaire KOAFEC, créé en 2007. D’après les informations publiées par la Banque africaine de développement, environ 50 millions de dollars consacrés à la préparation de projets ont contribué à constituer un portefeuille d’investissements dépassant quatre milliards de dollars. Près de deux milliards de dollars auraient ensuite été mobilisés pour des projets liés à l’énergie, à l’agriculture, au numérique, aux transports et au secteur privé.

Ces chiffres montrent le rôle d’amorçage du financement de la coopération. Ils montrent aussi ses limites. La préparation d’un projet ne garantit pas son exécution. Tout dépend ensuite de la qualité des études, de la transparence des marchés, de la capacité des administrations et de la viabilité économique des investissements.

Pour les gouvernements africains, le défi est donc double. Ils doivent attirer des capitaux et obtenir des technologies adaptées. Ils doivent également négocier des partenariats qui renforcent les entreprises, les universités et les administrations du continent, plutôt que de limiter l’Afrique au rôle de marché ou de bénéficiaire.

La transformation africaine comme objectif propre

La démarche s’inscrit dans les quatre points cardinaux défendus par Sidi Ould Tah. Ils mettent notamment l’accent sur le dividende démographique, les infrastructures, les capacités productives et la création de valeur ajoutée. Cette orientation vise à soutenir l’industrialisation et à créer des emplois plus productifs pour une population africaine en forte croissance.

L’enjeu est particulièrement important pour les jeunes. Dans les capitales, les entreprises technologiques et les administrations recherchent des compétences numériques. Dans les zones rurales, les priorités peuvent être différentes : accès à l’eau, mécanisation, stockage, routes, énergie et transformation agroalimentaire. Une politique continentale efficace devra relier ces réalités plutôt que les opposer.

Le même constat vaut entre les économies formelles et informelles. Les grandes entreprises peuvent accéder plus facilement aux financements et aux outils numériques. Les petites entreprises, les coopératives et les travailleurs indépendants ont besoin de solutions moins coûteuses, de formations pratiques et de services financiers accessibles.

La coopération avec Séoul sera donc jugée sur ses effets concrets. Les prochains mois permettront d’observer si les engagements annoncés se traduisent par des projets identifiables, des programmes de formation et une participation accrue des acteurs africains à la conception des solutions.

Le cap fixé à Séoul est clair : passer d’un échange d’expériences à une coopération opérationnelle. Pour la Banque africaine de développement, le prochain test sera de relier les connaissances coréennes aux stratégies nationales africaines, sans effacer la diversité des trajectoires du continent.