À Salé, le cinéma ne se contente pas de raconter les femmes. Il interroge aussi la place qu’elles occupent derrière la caméra, dans l’écriture, la production et les réseaux de diffusion. Depuis plus de deux décennies, le Festival international du film de femmes de Salé fait de cette question un axe central du débat cinématographique marocain et africain.

La 19e édition du rendez-vous est annoncée du 28 septembre au 3 octobre 2026. Organisé dans la ville de Salé, voisine de Rabat, le festival poursuit une ligne éditoriale consacrée aux créations féminines et aux représentations des femmes à l’écran. Son programme associe compétition, hommages, rencontres professionnelles et projections destinées au jeune public. Le site officiel du festival de Salé présente également des œuvres venues du Maroc, du continent africain et d’autres régions du monde.

Un festival marocain devenu un espace de dialogue

Le choix de Salé n’est pas anodin. La ville s’inscrit dans le même espace urbain que Rabat, capitale du Maroc, tout en conservant une identité culturelle propre. Le festival contribue ainsi à décentraliser la vie cinématographique, souvent concentrée dans les grands rendez-vous de Casablanca, Marrakech ou Rabat.

Au fil des éditions, la manifestation a défendu une approche qui dépasse la seule présence des actrices sur le tapis rouge. Les discussions portent aussi sur l’accès aux financements, les conditions de travail, les rôles proposés aux comédiennes et la reconnaissance des réalisatrices. Cette évolution est importante. La visibilité ne suffit pas si les femmes restent minoritaires dans les postes qui décident du contenu, des budgets et de la circulation des films.

La comédienne marocaine Bouchra Ahrich résume cette orientation en soulignant que le festival défend les femmes à la fois par les films projetés et par la place accordée aux professionnelles pendant l’événement. Le propos renvoie à un enjeu concret : montrer des personnages féminins ne garantit pas que les femmes disposent d’un véritable pouvoir de création dans l’industrie.

La programmation cherche donc à rapprocher les générations et les métiers. Les échanges entre réalisatrices, réalisateurs, scénaristes, actrices et producteurs permettent de confronter les expériences. Ils donnent aussi aux jeunes professionnelles un accès direct à des interlocuteurs capables d’accompagner un projet après sa première présentation.

Rendre les œuvres accessibles au public marocain

L’une des évolutions mises en avant concerne le sous-titrage en arabe des films présentés. Cette décision touche directement la relation entre les œuvres et le public. Dans un festival international, la langue peut devenir une barrière. La lever permet à davantage de spectateurs de suivre les dialogues, les nuances sociales et les choix de mise en scène.

Cette question est particulièrement importante au Maroc, pays où circulent l’arabe, l’amazighe, le français et d’autres langues de création. Le sous-titrage en arabe ne remplace pas cette diversité. Il élargit plutôt l’accès aux films, notamment pour les spectateurs qui ne maîtrisent pas les langues utilisées dans certaines productions étrangères.

La mesure participe aussi à une réflexion plus large sur la démocratisation culturelle. Un festival ne se limite pas aux professionnels et aux invités. Il doit pouvoir toucher les habitants de la ville, les étudiants, les familles et les publics éloignés des circuits habituels de la cinéphilie. À Salé, l’accueil du public fait partie de l’identité de la manifestation, avec une présence visible lors des projections et des cérémonies.

Des hommages qui relient mémoire et renouvellement

Le festival associe la découverte de nouveaux talents à la reconnaissance des carrières établies. Cette double approche évite d’opposer patrimoine et renouvellement. Elle rappelle que le cinéma marocain s’est construit par strates successives, grâce à des cinéastes, des techniciens et des interprètes qui ont travaillé pendant plusieurs décennies.

Le réalisateur marocain Mohammed Abderrahman Tazi figure parmi les professionnels distingués. Son parcours, qui s’étend sur plus de soixante ans, illustre la continuité d’une industrie nationale capable de produire ses propres récits et de faire émerger des regards différents. Le fait qu’un homme reçoive un hommage dans un festival consacré aux femmes peut être compris comme un choix de dialogue, et non comme un déplacement de sa vocation.

Mohammed Abderrahman Tazi a appelé les cinéastes à montrer la situation des femmes au Maroc, en rappelant qu’elles représentent la moitié de la société. Cette déclaration souligne la responsabilité du cinéma dans la construction des imaginaires. Elle ne signifie pas que les hommes doivent parler à la place des femmes. Elle rappelle plutôt que l’égalité concerne l’ensemble du secteur et de la société.

La présence de réalisatrices et de scénaristes venues d’autres pays africains renforce cette discussion. La Burkinabè Orokiatou Baro, associée au film Burnikabe dans la programmation présentée, incarne cette circulation des expériences entre les industries du continent. Ces échanges permettent de comparer les conditions de production, les sujets abordés et les stratégies utilisées pour faire connaître une œuvre.

De Salé à Ouagadougou, une circulation des talents

Un festival joue aussi le rôle de marché informel des idées. Les professionnels y repèrent des films, des scénarios et des personnalités susceptibles de rejoindre d’autres sélections. Pour les jeunes cinéastes, une projection peut donc ouvrir une discussion avec un producteur, un programmateur ou un responsable de festival.

Le lien avec le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, le FESPACO, illustre cette dynamique. Organisé au Burkina Faso, ce rendez-vous constitue l’une des principales plateformes de diffusion du cinéma africain. Les passerelles entre Salé et Ouagadougou peuvent favoriser une meilleure circulation des œuvres produites au Maroc, au Burkina Faso et dans d’autres pays du continent.

Cette circulation reste toutefois dépendante de plusieurs facteurs : financement, sous-titrage, distribution, droits de diffusion et accès aux salles. La sélection dans un festival donne de la visibilité, mais elle ne garantit pas une sortie commerciale ni une rencontre durable avec les publics. C’est pourquoi les débats sur les financements et les débouchés professionnels occupent une place centrale à Salé.

À l’échelle régionale, le festival s’inscrit dans un espace nord-africain et africain où les cinémas cherchent à renforcer leurs réseaux. Le Maroc dispose d’une expérience ancienne en matière de festivals et de production. D’autres pays développent également des écoles, des ateliers et des plateformes de création. Le défi commun consiste désormais à mieux relier ces initiatives, sans dépendre uniquement des circuits européens ou nord-américains.

La prochaine édition devra donc être observée à travers deux prismes. Le premier sera artistique : quels récits, quelles formes et quels regards les réalisatrices proposeront-elles ? Le second sera professionnel : quelles rencontres déboucheront sur des coproductions, des financements ou une diffusion dans d’autres pays africains ? À Salé, la question de la représentation devient ainsi une question de pouvoir, de travail et de circulation des images.