Un combustible nucléaire conçu pour les réacteurs de nouvelle génération pourrait bientôt être produit en Afrique australe. Pour l’Afrique du Sud, l’enjeu dépasse l’électricité : il s’agit de reprendre place dans une industrie stratégique, tout en démontrant que le projet peut franchir les étapes techniques, financières et réglementaires.

Une coentreprise annoncée à Pelindaba

Le 15 octobre 2026, Quantum Leap Energy (QLE), filiale américaine d’ASP Isotopes, et la société publique sud-africaine Necsa ont signé un accord-cadre contraignant pour développer un site de production de HALEU à Pelindaba, près de Pretoria. Il prévoit une coentreprise détenue à environ 80 % par QLE et à 20 % par Necsa. Les partenaires envisagent d’abord un banc d’essai, puis une installation à l’échelle commerciale.

Le HALEU — uranium faiblement enrichi à haute teneur — contient plus de 5 % et moins de 20 % d’uranium 235. Certains réacteurs avancés sont conçus pour utiliser ce combustible. Le projet ne signifie toutefois pas que l’Afrique du Sud produit déjà du HALEU : les travaux, les essais et les autorisations restent à mener.

Selon les informations publiées par les partenaires et rapportées par le média économique africain Shore Africa sur le projet de Pelindaba, QLE doit organiser le financement et diriger les opérations. Necsa apporterait l’accès au site, son infrastructure nucléaire et un appui en matière de sûreté et de conformité. La société américaine indique avoir conclu des accords d’achat avec TerraPower, développeur de réacteurs avancés. Ces débouchés annoncés ne préjugent ni du calendrier de production ni de la livraison effective du combustible.

Un retour industriel après trois décennies

Pelindaba est un site nucléaire historique. L’Afrique du Sud y avait exploité une installation d’enrichissement, la Z-Plant, fermée en 1995. La fermeture avait notamment été motivée par des coûts de production jugés trop élevés. Depuis, Eskom, l’entreprise publique d’électricité, dépend de fournisseurs étrangers pour l’uranium enrichi destiné à la centrale de Koeberg. L’Agence internationale de l’énergie atomique et la World Nuclear Association documentent cette histoire industrielle.

Koeberg, située près du Cap, reste la seule centrale nucléaire commerciale du continent. Mais l’ambition sud-africaine ne se limite pas à faire fonctionner ses réacteurs. Le plan intégré des ressources énergétiques de 2025 remet le nucléaire dans la planification nationale et évoque la relocalisation de certaines activités du cycle du combustible. En octobre 2025, le ministre de l’Électricité et de l’Énergie, Kgosientsho Ramokgopa, avait aussi défendu une stratégie d’industrialisation nucléaire, selon l’agence publique sud-africaine SAnews.

Ce cap rejoint les déclarations de Necsa sur la relance des compétences, de la recherche et de la production locale. Il pose néanmoins une question concrète : quelle part de la valeur créée reviendra aux entreprises et aux travailleurs sud-africains, alors que QLE détiendrait la majorité du capital et piloterait l’exploitation ? L’accord publié ne précise pas encore le coût total, les emplois attendus ni les transferts de compétences prévus.

Des retombées possibles, mais encore conditionnelles

Si l’usine aboutit, les retombées pourraient concerner des secteurs au-delà de la production électrique : ingénierie, maintenance, formation spécialisée et services de sûreté. La coentreprise pourrait aussi réduire, à terme, la dépendance aux fournisseurs étrangers pour certains combustibles. Pour Eskom et les consommateurs, toutefois, cette perspective ne change pas immédiatement l’approvisionnement de Koeberg. Le HALEU vise des technologies de réacteurs avancés, pas simplement le combustible actuel de la centrale.

Les bénéfices ne se répartiraient pas automatiquement dans tout le pays. Les emplois hautement spécialisés et les contrats industriels pourraient se concentrer autour de Pelindaba et de Pretoria. Les effets sur les ménages dépendraient plutôt de la réussite du projet, de son coût et de son éventuelle contribution au système électrique. À ce stade, les annonces ne permettent pas d’établir un calendrier commercial ferme ni un impact sur les tarifs.

Le cadre réglementaire sera déterminant. Une activité d’enrichissement nucléaire exige des contrôles de sûreté, de sécurité et de non-prolifération, ainsi que des autorisations nationales. Necsa indique fournir un soutien réglementaire, mais cela ne remplace pas les décisions des autorités compétentes. L’accord annoncé est donc une étape de développement industriel, pas un feu vert définitif à une production commerciale.

Un enjeu pour l’Afrique australe

Le projet s’inscrit dans une région où la coopération énergétique passe notamment par la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Son protocole sur l’énergie fournit un cadre de coopération entre États, mais l’accord de Pelindaba demeure d’abord un partenariat national et commercial. Une production sud-africaine de HALEU pourrait intéresser des programmes de réacteurs avancés à l’étranger ; elle ne garantit pas, à elle seule, un accès régional à l’électricité nucléaire ou au combustible.

Pour le continent, l’annonce illustre une question plus large : les pays africains peuvent-ils capter davantage de valeur dans des chaînes énergétiques où ils disposent déjà de compétences et d’infrastructures ? L’Afrique du Sud possède une expérience nucléaire ancienne, mais la relance exige des investissements durables et une supervision crédible. Les prochaines étapes à surveiller sont la mise en place effective de la coentreprise, les essais annoncés, les autorisations réglementaires et la clarification du financement. C’est à ces jalons, plutôt qu’à la seule signature, que se mesurera la portée industrielle du projet.