À Paris, le cinéma soudanais prend la parole en temps de guerre

Le cinéma soudanais avance souvent avec peu de moyens, mais avec une mémoire solide. À Paris, cette création trouve un espace rare pour se raconter autrement que par les images de crise. Le Festival Arkawit, qui se tient du 2 au 6 septembre, met au centre les films tournés dans l’exil, les récits de jeunesse et les traces laissées par la guerre sur les vies ordinaires.

Le choix n’a rien d’anodin. Le Soudan vit, depuis avril 2023, une guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Le conflit a déplacé des millions de personnes à l’intérieur du pays et au-delà des frontières. Dans ce contexte, l’art n’est pas un refuge abstrait. Il devient un outil de continuité, de témoignage et, parfois, de survie professionnelle.

Un rendez-vous parisien, mais un sujet profondément soudanais

Le festival s’inscrit dans un réseau de circulations entre Khartoum, Le Caire et Paris. Il est porté par une association dédiée à la culture soudanaise, avec des chercheurs, des cinéastes et des relais culturels installés entre le Soudan, la France et l’Égypte. Les organisateurs ont choisi une formule qui dit bien l’époque : « exils » et « engagements ». Autrement dit, filmer loin de Khartoum ne signifie pas filmer à distance du pays.

Cette programmation résonne avec un précédent plus large. Pendant des décennies, le cinéma soudanais a été freiné par la censure, l’isolement politique et l’effondrement des salles. Le coup d’État militaro-islamiste de 1989 a marqué un tournant brutal, en refermant un espace culturel déjà fragile. Des cinéastes ont quitté le pays. D’autres ont continué à travailler dans l’ombre.

Pour comprendre ce retour à l’image, il faut aussi rappeler qu’avant la guerre actuelle, une génération de réalisateurs avait déjà commencé à relancer la création. Des films soudanais ont circulé dans les festivals internationaux après 2018, portés par un souffle né du soulèvement populaire puis de la chute d’Omar el-Béchir. Ce réveil a été interrompu, puis dispersé, par la guerre de 2023.

Des films nés dans l’exil, parfois avec presque rien

Une partie importante des œuvres projetées à Paris a été produite après 2023. Elles sont souvent signées par de jeunes réalisateurs autodidactes, parfois en exil en Égypte ou ailleurs. Beaucoup avancent avec des moyens limités, mais avec une volonté claire : dire ce que la guerre fait aux corps, aux enfants, aux familles, aux liens sociaux. Le décor compte, bien sûr. Mais le véritable sujet reste l’effet du conflit sur la vie quotidienne.

Le cinéaste Shehab Satti, aujourd’hui installé en Égypte, s’inscrit dans cette génération. Après un premier film expérimental sorti en 2018, il prépare un nouveau court métrage dont la guerre n’est pas montrée frontalement, mais à travers ses conséquences sur les personnages, en particulier les enfants. Ce choix dit beaucoup de la manière dont le cinéma soudanais contemporain travaille la mémoire : par détour, par fracture, par déplacement.

Dans les débats du festival, une idée revient : la création soudanaise n’a pas commencé avec la guerre, mais elle se transforme sous sa pression. Cette nuance est importante. Elle évite de réduire les cinéastes soudanais à des témoins de catastrophe. Leur travail s’inscrit dans une histoire plus longue, faite de luttes contre la censure, de collectifs fondés à Khartoum, et d’une transmission entre générations.

Ce que la guerre change pour les artistes, et pour le pays

La guerre ne détruit pas seulement des infrastructures. Elle casse aussi les réseaux de production, les salles, les archives, les financements et les repères de circulation. Quand Khartoum devient difficile à habiter, la capitale cesse d’être le centre naturel de la création. Les tournages se déplacent. Les monteurs travaillent à distance. Les projections deviennent itinérantes. L’exil se transforme alors en mode de fabrication, pas seulement en conséquence politique.

Pour le public soudanais, cette mutation a deux faces. D’un côté, elle éloigne les œuvres des salles nationales, déjà fragiles. De l’autre, elle leur donne une visibilité nouvelle. Dans les festivals, les films soudanais rencontrent des publics qui connaissent mal l’histoire cinématographique du pays. Cette visibilité internationale peut soutenir les carrières, mais elle ne remplace pas un écosystème local. Sans salles, sans archives accessibles et sans politiques culturelles durables, la renaissance reste incomplète.

La guerre actuelle pèse aussi sur la place du Soudan dans son voisinage. Les flux de déplacés vers le Tchad, l’Égypte, le Soudan du Sud, l’Éthiopie ou la Libye montrent que la crise dépasse les frontières nationales. Les instances africaines et régionales, de l’Union africaine à l’IGAD, ont multiplié les appels à une solution politique inclusive, mais la fragmentation du terrain rend la sortie de guerre lointaine. Dans ce cadre, la culture devient un espace de continuité régionale entre Soudanais, exilés, chercheurs et publics africains de la diaspora.

Une portée continentale qui dépasse la seule capitale française

Le festival parisien rappelle une réalité plus large : le cinéma africain se reconstruit souvent depuis ses marges, ses exils et ses crises. Le cas soudanais rejoint celui d’autres cinématographies longtemps comprimées par la guerre, l’autoritarisme ou l’absence d’infrastructures. Mais il a aussi sa singularité. À Khartoum, le cinéma a longtemps été un lieu de sociabilité urbaine, avant de devenir un terrain de résistance culturelle.

Ce qui se joue à Paris, finalement, n’est pas seulement une semaine de projections. C’est la capacité d’un pays en guerre à conserver une voix artistique propre, malgré la dispersion de ses créateurs. C’est aussi un rappel utile pour le continent : les industries culturelles africaines ne se mesurent pas seulement au box-office ou aux plateformes. Elles se lisent aussi dans la manière dont elles survivent aux chocs politiques, protègent leurs récits et réinventent leurs formes. Au Soudan, cette bataille-là continue, depuis Khartoum jusqu’aux villes d’exil.