Quand la ville africaine cesse d’être dessinée depuis ailleurs
À Nairobi, une question traverse les ateliers, les maquettes et les débats : qui décide de la forme des villes africaines, et pour quels usages ? Derrière l’architecture, il y a une bataille très concrète. Elle touche le logement, la mobilité, l’eau, l’énergie et la place donnée aux habitants dans des métropoles qui grandissent vite. Le Kenya accueille, depuis le 7 septembre 2026, la première Biennale panafricaine d’architecture, pensée comme une plateforme continentale née en Afrique et pour l’Afrique.
L’événement se tient à Nairobi, capitale kényane déjà familière des grands rendez-vous sur l’habitat et la transformation urbaine. En avril 2026, la ville a accueilli le deuxième Africa Urban Forum, une enceinte de l’Union africaine consacrée au logement et à l’urbanisation durable. Cette convergence n’est pas un hasard. Nairobi sert depuis longtemps de point d’ancrage régional pour les politiques urbaines, avec la présence du siège d’UN-Habitat et un écosystème d’urbanistes, d’architectes et d’institutions publiques tournés vers l’Afrique de l’Est.
La biennale organisée avec l’Architectural Association of Kenya se présente comme une première continentale dédiée au bâti, à l’architecture et aux pratiques spatiales. Son thème, “Shifting the Center: From Fragility to Resilience”, revendique un changement de point de vue. Le message est clair : l’Afrique ne doit plus seulement être étudiée, exportée en images ou traitée comme un terrain d’application de modèles venus d’ailleurs. Elle doit produire ses propres références, ses propres outils et ses propres récits urbains.
Ce que dit Nairobi des villes kényanes et africaines
Le sujet est particulièrement parlant au Kenya. Le pays reste marqué par une urbanisation rapide mais inégale. Le programme habitat du pays préparé avec UN-Habitat rappelle qu’en 2019, 31,2 % de la population vivait en zone urbaine et qu’à ce rythme, près d’un Kényan sur deux pourrait vivre en ville d’ici 2050. Le même document souligne aussi que Nairobi concentre une part majeure de l’activité urbaine nationale, tandis que les villes secondaires peinent encore à absorber la croissance.
Cette pression se voit dans les quartiers informels, les déplacements quotidiens et la demande de logements abordables. Les institutions locales et internationales décrivent une ville où les infrastructures suivent difficilement le rythme de la démographie. L’enjeu n’est donc pas seulement esthétique. Il est social et économique. Une ville mal pensée allonge les trajets, renchérit le foncier, fragilise les réseaux d’eau et d’assainissement, et repousse les ménages modestes plus loin des emplois. À l’inverse, une ville bien conçue peut soutenir la productivité, la santé publique et la cohésion sociale.
C’est précisément ce lien entre architecture et gouvernance que les organisateurs veulent remettre au centre. La programmation annoncée à Nairobi couvre cinq journées de débats, d’ateliers et de présentations autour de la résilience, des écologies de réparation, des archives vivantes et de la mémoire des savoirs constructifs. En clair, la question n’est pas seulement de bâtir plus. Il s’agit aussi de bâtir mieux, avec des matériaux, des méthodes et des formes adaptés aux contextes africains.
Une affaire de souveraineté urbaine autant que de design
La portée politique de cette biennale est importante. En Afrique, la ville est devenue un champ de souveraineté. Elle concentre les investissements, les emplois, les tensions foncières et les arbitrages climatiques. Quand l’Union africaine réunit à Nairobi ses discussions sur l’habitat adéquat et les villes résilientes, elle parle aussi d’Agenda 2063, le cadre continental de développement à long terme. La biennale s’inscrit dans ce même mouvement : faire de l’urbanisation un levier d’intégration régionale, pas un simple symptôme de crise.
Pour le Kenya, l’enjeu dépasse la capitale. Les politiques urbaines se jouent désormais aussi à Mombasa, Kisumu, Nakuru et dans les chefs-lieux de comté, où la décentralisation a donné plus de poids aux autorités locales. Dans ce contexte, l’architecture n’est plus réservée aux grands ensembles ou aux bâtiments emblématiques. Elle touche la rue, l’école, la gare routière, le marché et le logement populaire. C’est là que se mesure la qualité d’une ville.
La tenue de cette biennale à Nairobi résonne enfin à l’échelle continentale. Elle confirme que l’Afrique de l’Est veut peser dans la définition des standards urbains africains, aux côtés d’autres pôles déjà actifs en Afrique australe, en Afrique de l’Ouest et dans la région du fleuve Congo. Elle rappelle surtout qu’au moment où les villes du continent absorbent la croissance démographique la plus rapide du monde, la réponse ne peut pas venir d’un seul modèle. Le chantier est continental, mais les solutions seront locales, techniques et politiques à la fois. La suite se jouera dans les coopérations professionnelles, les politiques foncières et les décisions publiques que cette première édition aura contribué à rendre visibles.