À Morogoro, la pluie n’est pas seulement une menace à contenir. Pour certains petits exploitants, elle peut aussi ouvrir une fenêtre rare pour replanter, diversifier les cultures et réduire les dépenses d’irrigation.
Au pied des monts Uluguru, l’association tanzanienne Agriwezesha préparait ainsi des plants de girofliers, de cacaoyers et de manguiers avant la saison humide annoncée à la fin de l’année 2023. L’objectif était simple : utiliser l’eau disponible pour remplacer les arbres morts et avancer le calendrier agricole.
À Morogoro, une agriculture entre montagnes et pression climatique
La région de Morogoro occupe une place importante dans l’agriculture tanzanienne. Ses plaines, ses reliefs et ses zones de piémont accueillent des exploitations familiales, des cultures vivrières et des plantations fruitières. La proximité de Dar es Salaam renforce aussi les débouchés commerciaux, même si l’accès aux marchés reste plus difficile pour les producteurs éloignés des grands axes.
La capitale politique, Dodoma, se trouve au centre du pays. Morogoro appartient toutefois à un autre espace stratégique : celui de la façade orientale et de la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, qui réunit plusieurs pays de la région autour de la coopération économique et des échanges.
Dans cette zone, les agriculteurs dépendent encore largement du calendrier des pluies. Les exploitations qui ne disposent pas d’un système d’irrigation doivent attendre les premières précipitations pour installer les jeunes plants. Une pluie régulière peut donc réduire les coûts. À l’inverse, des averses trop intenses peuvent emporter les sols, abîmer les semis ou provoquer des inondations.
Le phénomène El Niño désigne un réchauffement périodique des eaux de surface du Pacifique équatorial. Il peut modifier les régimes de pluie bien au-delà de cette région. En Tanzanie, les autorités météorologiques avaient annoncé, pour la période d’octobre à décembre 2023, un risque de précipitations importantes, avec une possible prolongation jusqu’en janvier 2024.
Planter plus tôt, mais sans exposer les jeunes arbres
Agriwezesha, une organisation non gouvernementale fondée en 2019, accompagne des petits exploitants dans les techniques de production, la conservation des sols et l’accès aux marchés. Son projet d’agroforesterie associe arbres et cultures agricoles afin de renforcer les revenus tout en améliorant la couverture végétale.
Dans sa pépinière, l’association conservait plusieurs espèces destinées aux parcelles des agriculteurs. Les plants de girofliers âgés d’environ six mois côtoyaient des cacaoyers et des manguiers prêts à rejoindre les champs. Leur mise en terre dépendait surtout de l’arrivée de pluies suffisamment régulières.
Pour Deograsia Ignas, fondatrice d’Agriwezesha, cette période pouvait servir à remplacer les arbres perdus lors de la saison précédente. Les agriculteurs auraient ainsi la possibilité de consacrer la saison suivante aux nouvelles plantations, au lieu de cumuler remplacement et extension des vergers.
Cette stratégie ne supprime cependant pas les risques. Une forte pluie peut être utile à une parcelle et dommageable à une autre. Tout dépend de la pente, de la nature du sol, de la qualité du drainage et de l’état des plants.
Dans la pépinière, le jardinier Mustafa Mtawa expliquait avoir creusé des canaux d’évacuation pour éloigner l’eau des pots et limiter les dégâts. Cette adaptation illustre une réalité souvent moins visible des politiques climatiques : l’anticipation repose aussi sur des aménagements modestes, réalisés à l’échelle d’une exploitation ou d’un village.
Une opportunité qui reste conditionnelle
Les pluies annoncées pouvaient favoriser les cultures à cycle court dans les zones de montagne. Elles pouvaient également faciliter la reprise des arbres fruitiers et forestiers, à condition que les producteurs disposent de plants de qualité et de conseils techniques.
La réussite d’une plantation ne dépend pas seulement de l’eau reçue. Le choix de l’espèce doit correspondre à l’altitude, au sol et aux débouchés commerciaux. Un manguier, un cacaoyer ou un giroflier n’offre pas le même calendrier de production. Le producteur doit aussi protéger le jeune arbre contre l’érosion, les maladies et les animaux.
Le site officiel d’Agriwezesha indique que son projet d’agroforesterie dans le district de Mvomero, dans la région de Morogoro, a permis de planter 444 067 arbres et de restaurer plus de 853 hectares. Ces données relèvent du bilan communiqué par l’organisation. Elles montrent toutefois l’ampleur que peuvent prendre les initiatives locales lorsqu’elles associent production agricole et restauration des terres.
L’Agence tanzanienne des services forestiers dispose par ailleurs d’une station de production de plants à Morogoro. Cette présence rappelle que la plantation d’arbres s’inscrit aussi dans une politique publique de conservation et de disponibilité des semences, au-delà des seuls projets associatifs.
De la prévision météo à la gestion des territoires
En septembre 2023, les autorités tanzaniennes avaient réuni à Morogoro les comités régionaux de gestion des catastrophes. La rencontre devait préparer les administrations, les services météorologiques, les équipes de secours et les collectivités à d’éventuelles pluies intenses liées à El Niño.
Cette coordination était nécessaire, car les mêmes précipitations peuvent produire des effets très différents. Dans les zones rurales, elles peuvent soutenir les cultures et remplir les réserves d’eau. Dans les quartiers urbains construits sur des secteurs vulnérables, elles peuvent bloquer les routes, endommager les habitations et perturber les activités commerciales.
Les agriculteurs les mieux équipés peuvent protéger leurs pépinières, améliorer le drainage et choisir le moment de plantation. Les exploitants disposant de moins de ressources restent davantage exposés à la perte de semis, à l’érosion et aux retards de commercialisation. La question climatique devient donc aussi une question d’accès aux infrastructures, au crédit, à l’information et aux marchés.
Les données de la Tanzania Meteorological Authority confirment que la fin de l’année 2023 a été marquée par plusieurs épisodes de fortes pluies, dans un contexte influencé par El Niño et un dipôle positif de l’océan Indien. Elles rappellent une règle essentielle : une prévision de pluies abondantes ne constitue pas une garantie de récolte.
Un enjeu pour l’Afrique de l’Est
À Morogoro, l’expérience d’Agriwezesha met en lumière une approche utile pour la région. Il ne s’agit ni de célébrer El Niño ni de minimiser ses dangers. Il s’agit de transformer une prévision en décisions concrètes : protéger les pépinières, planter au bon moment, restaurer les sols et diversifier les revenus.
Cette logique rejoint les priorités de l’Afrique de l’Est, où la variabilité des pluies pèse sur l’agriculture, les infrastructures et les prix alimentaires. Elle souligne aussi l’importance des services météorologiques nationaux et des alertes locales. Une information utile doit parvenir jusqu’aux exploitants, dans une forme compréhensible et suffisamment tôt pour permettre une décision.
Pour les producteurs tanzaniens, la prochaine étape consiste à mesurer ce qui a réellement survécu aux pluies, quels plants ont repris et quels aménagements ont limité les pertes. C’est à cette échelle, parcelle après parcelle, que se vérifiera la portée de l’opportunité annoncée à Morogoro.