Une condamnation pour incitation, mais un acquittement de la charge de trahison qui exposait Tundu Lissu à la peine de mort : le verdict du 6 novembre 2026 referme un volet judiciaire, sans apaiser les interrogations sur le pluralisme politique en Tanzanie. Pour les électeurs, l’enjeu dépasse le sort d’un dirigeant de l’opposition : il touche à la possibilité de contester le pouvoir sans risquer une longue détention.
Un verdict à deux faces
La Haute Cour de Tanzanie, siégeant à Dar es Salaam, a acquitté le président du Chadema, principal parti d’opposition, de l’accusation de trahison. Trois juges ont estimé que l’accusation n’avait pas établi l’intention nécessaire pour prouver ce chef passible de la peine capitale. Ils l’ont toutefois déclaré coupable d’incitation et condamné à quatre ans de prison.
La distinction est importante. L’incitation constituait une infraction moins grave que la trahison, mais elle n’apparaissait pas comme le chef d’accusation initial. La Cour a retenu cette infraction alternative, en s’appuyant sur une disposition de procédure pénale permettant, selon le compte rendu des débats, de condamner pour une infraction moindre. Ce point pourrait devenir un axe central d’un éventuel recours.
Le tribunal a considéré que les déclarations de Lissu appelant à empêcher ou perturber le scrutin de 2025 relevaient de l’incitation. L’opposant a rejeté le verdict et soutenu que les magistrats avaient agi sous pression politique. Cette accusation lui appartient et ne constitue pas, à elle seule, une preuve d’ingérence. Le parti a annoncé son intention de faire appel et de demander une remise en liberté sous caution pendant la procédure.
Arrêté le 9 avril 2025, après un rassemblement où il réclamait des réformes électorales, Lissu avait passé environ dix-neuf mois en détention au moment du jugement. Le procès portait sur des propos tenus avant l’élection générale du 29 octobre 2025. La condamnation ne clôt donc pas le débat sur la régularité de la procédure : elle ouvre aussi une nouvelle étape devant les juridictions d’appel.
Une élection marquée par l’exclusion et la violence
Le verdict s’inscrit dans une séquence électorale tendue. Le Chadema n’a pas participé au scrutin présidentiel après avoir été écarté du processus électoral, tandis que plusieurs figures politiques étaient détenues ou empêchées de concourir. La mission d’observation de l’Union africaine a estimé que l’arrestation et les poursuites visant Lissu, ainsi que des mesures affectant son parti, avaient réduit la capacité de l’opposition à prendre part à la campagne.
La commission électorale a proclamé la présidente Samia Suluhu Hassan réélue avec 97,66 % des voix. Ce résultat officiel doit être lu dans le contexte d’une compétition contestée et de l’absence du principal parti d’opposition. L’Union africaine a appelé à des réformes constitutionnelles et à une politique plus inclusive dans sa déclaration préliminaire sur le scrutin.
Les manifestations qui ont suivi le vote ont fait des morts et des blessés. Le bilan a été disputé : le Chadema avait avancé un chiffre supérieur à celui reconnu ensuite par une commission d’enquête mise en place par la présidence. En avril 2026, cette commission a fait état de 518 morts. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples avait, dès novembre 2025, signalé que les restrictions d’internet compliquaient la vérification indépendante du bilan. Ces chiffres doivent donc être attribués aux instances qui les ont publiés, plutôt que présentés comme un décompte unanimement établi.
Un an après le scrutin, Human Rights Watch relevait qu’aucune arrestation n’avait été effectuée pour les violations des droits humains commises avant et pendant le vote, selon son évaluation. La persistance de ces questions rend le procès de Lissu politiquement sensible : il se déroule dans un pays où les suites des violences et la responsabilité des forces de sécurité restent au cœur du débat public.
La portée pour les citoyens et la région
Pour les responsables de l’opposition, la condamnation maintient une figure centrale derrière les barreaux et peut peser sur l’organisation du Chadema. Pour ses militants, elle limite la capacité de leur parti à mobiliser et à préparer les prochaines échéances. Pour les autorités, l’acquittement de la trahison signifie que la Cour n’a pas retenu l’accusation la plus lourde ; la condamnation pour incitation reste néanmoins un signal fort sur les limites imposées à la contestation.
Les conséquences ne se mesurent pas seulement à Dodoma, capitale politique, ou à Dar es Salaam, centre économique et lieu du procès. Les débats sur les libertés politiques concernent aussi les habitants des régions où les manifestations ont eu lieu, ainsi que les médias et les organisations civiques. Lorsque l’accès à l’information est restreint et que les bilans restent contestés, les familles, les communautés locales et les observateurs disposent de moins de moyens pour établir les faits et demander des comptes.
La Tanzanie est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), organisation qui rassemble plusieurs pays de la région autour de la coopération économique et politique. Le scrutin et ses suites interpellent également l’Union africaine, dont la mission d’observation a demandé des réformes. Ces institutions ne peuvent remplacer les juridictions nationales, mais leurs évaluations contribuent à fixer des repères régionaux sur la participation politique, les élections et les droits fondamentaux.
La prochaine étape concrète est judiciaire : Chadema prévoit de contester la décision et de solliciter une libération sous caution pendant l’appel. Il faudra suivre les motifs détaillés du jugement, la recevabilité de ce recours et la réponse des autorités à la demande de caution. Au-delà du dossier Lissu, l’enjeu sera de savoir si les réformes électorales réclamées avant le scrutin de 2025 déboucheront sur des changements, et si les violences de cette période feront l’objet d’enquêtes indépendantes et de responsabilités clairement établies.