À Mogadiscio, la terre n’est pas seulement un espace à bâtir. C’est aussi un test de puissance

Dans la capitale somalienne, les démolitions ne touchent pas seulement des murs. Elles réveillent une question plus large : qui décide de la ville, et au nom de quelle légalité ? À Mogadiscio, ville en reconstruction rapide et espace de survie pour des milliers de familles déplacées, chaque opération de déguerpissement peut devenir un choc politique. Les événements du 23 août 2026, dans le quartier de Yaaqshiid, ont replacé ce dossier au centre de la vie publique somalienne.

Ce bras de fer s’inscrit dans un contexte bien plus ancien. La région du Banadir, qui englobe Mogadiscio, concentre depuis des années une grande partie des expulsions forcées recensées dans le pays. Les Nations unies et le HCR décrivent depuis longtemps la capitale comme un épicentre des tensions foncières, sur fond d’absence de cadastre pleinement opérationnel, de pression démographique et de présence massive de déplacés internes. La Somalie reste aussi engagée dans la construction de politiques urbaines et de logement, avec des consultations nationales tenues à Mogadiscio en 2026 sur la politique du logement.

Ce que s’est passé à Yaaqshiid

Dimanche 23 août 2026, des affrontements ont éclaté dans la zone de Tookiyo, dans le district de Yaaqshiid, au nord de Mogadiscio. Selon des médias locaux, des forces de sécurité ont accompagné une opération de démolition de maisons présentées par les autorités comme bâties sur un terrain public. Des habitants ont protesté. Les heurts ont fait des blessés, et les bilans évoqués restent divergents selon les sources. Hiiraan Online a rapporté, le 24 août, qu’une personne avait été tuée et qu’une dizaine d’autres avaient été blessées. Goobjoog, pour sa part, parlait dès le 23 août de près de dix blessés.

Le gouvernement somalien défend une autre lecture. Les autorités locales affirment vouloir récupérer des terrains publics occupés de manière irrégulière afin de les affecter à des projets de développement. Le maire de Mogadiscio et gouverneur du Banadir, Hassan Mohamed Hussein Muungaab, a déjà soutenu en 2026 une ligne de réorganisation des parcelles publiques, tout en disant vouloir traiter les plaintes par des comités administratifs. Cette position s’inscrit dans une stratégie plus large de reprise de contrôle foncier à Mogadiscio.

L’opposition, elle, parle d’accaparement des terres et d’une politique menée au détriment des ménages les plus fragiles. Cette critique s’appuie sur un constat récurrent : les expulsions touchent souvent des familles déplacées, déjà installées dans des zones précaires. En 2026, des acteurs humanitaires ont de nouveau alerté sur la vulnérabilité des sites urbains de Banadir, où les expulsions peuvent provoquer une seconde fuite pour des personnes qui ont déjà perdu leur foyer une première fois.

Une crise foncière, mais aussi une crise de gouvernance

Le cœur du problème dépasse la seule démolition de maisons. À Mogadiscio, le foncier est au croisement de l’urbanisation, des rivalités politiques et de la reconstruction économique. La capitale attire des investissements, des projets routiers, des programmes d’infrastructures et des initiatives de développement appuyées par l’État et ses partenaires. Mais cette dynamique se heurte à une règle simple : sans registre foncier robuste, chaque terrain devient contestable. Dans ce vide, les plus pauvres paient souvent le prix le plus lourd.

Les chiffres humanitaires donnent l’ampleur du défi. Le HCR et ses partenaires rappellent que des centaines de milliers de déplacés vivent dans et autour de Mogadiscio, souvent sur des parcelles privées ou contestées. Les documents onusiens soulignent aussi que la région du Banadir concentre une part majeure des expulsions enregistrées dans le pays. En clair, la capitale n’est pas seulement le siège du pouvoir : elle est aussi le principal point de friction entre besoin de logements, pression foncière et droit à un abri.

Le débat a pris une dimension politique plus nette encore en 2026. La consultation nationale sur la politique du logement, close en juin à Mogadiscio, montre que l’État somalien cherche à structurer une réponse institutionnelle. Mais tant que les mécanismes de compensation, de notification préalable et de règlement des litiges restent faibles, les opérations de terrain continueront de produire des tensions. Les habitants des quartiers populaires voient surtout la perte immédiate : un toit, un commerce, une école voisine, parfois le seul capital accumulé en plusieurs années.

À l’inverse, les autorités cherchent à montrer qu’elles gouvernent la ville. Dans un pays où l’État fédéral tente encore d’harmoniser ses relations avec les administrations régionales et avec le Banadir, la capacité à reprendre un terrain illégalement occupé est aussi lue comme un signal d’autorité. Cette logique explique la dureté du bras de fer. Mais elle explique aussi la colère sociale, car une politique urbaine qui avance sans filet social creuse la défiance.

Ce que l’affaire dit de la Somalie et de la région

La séquence de Yaaqshiid résonne au-delà de Mogadiscio. Dans la Corne de l’Afrique, les villes absorbent une part croissante des déplacements internes provoqués par la guerre, la sécheresse et la pauvreté. La Somalie, membre de l’IGAD, fait face à une équation partagée par d’autres capitales de la région : comment loger vite sans laisser la force publique devenir le premier instrument de déplacement ?

Pour la Somalie, l’enjeu est double. Sur le plan interne, l’État doit prouver qu’il peut rénover Mogadiscio sans fragiliser davantage les ménages déjà exposés. Sur le plan politique, il doit éviter que la question foncière ne se transforme en crise de légitimité. Les manifestations et les contre-réactions de sécurité montrent qu’à la capitale, le chantier urbain est aussi un chantier institutionnel. Tant que la protection des droits fonciers restera incertaine, chaque bulldozer pourra devenir un fait politique majeur.