À Mekelle, la médiation africaine reste à la peine

Dans le nord de l’Éthiopie, la paix ne tient pas seulement à la signature d’un texte. Elle dépend aussi du suivi, de la confiance et d’un rapport de force qui n’a jamais disparu. À Mekelle, les autorités tigréennes disent justement que la venue d’Olusegun Obasanjo n’a pas changé la donne, alors que la méfiance entre le pouvoir fédéral et le Tigré reste vive.

Ce dossier dépasse le seul Tigré. Il touche Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, mais aussi la stabilité de la Corne de l’Afrique, un espace où l’Union africaine, installée elle aussi à Addis-Abeba, cherche à éviter qu’un conflit local ne déborde sur les frontières voisines. L’Union africaine rappelle d’ailleurs que l’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria en novembre 2022 devait ouvrir un chemin durable vers la stabilité.

Ce que disent les autorités tigréennes

Selon les responsables tigréens, la visite effectuée le 24 août par l’ancien président nigérian, aujourd’hui haut représentant de l’Union africaine pour la Corne de l’Afrique, n’a débouché sur aucune avancée concrète avec le gouvernement fédéral. Les mêmes autorités disent regretter l’absence de suivi après des échanges tenus en juin à Mekelle. Elles affirment avoir alors identifié cinq points d’entrée possibles pour un dialogue, dont la fin de l’encerclement militaire du Tigré et la clarification du statut politique du Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF.

Amanuel Assefa, cadre du TPLF, dit que la visite était informelle et n’avait pas été annoncée à l’avance. De son côté, le gouvernement fédéral n’a pas commenté publiquement ce déplacement ni précisé si un de ses représentants avait rencontré l’émissaire africain. Cette réserve alimente le doute sur l’état réel du canal diplomatique entre Mekelle et Addis-Abeba.

Ce flou a une conséquence simple : il entretient la perception d’un dialogue sans mécanisme clair de suivi. Or, depuis l’accord de Pretoria, les parties se renvoient régulièrement la responsabilité des lenteurs, des engagements non tenus et des tensions sécuritaires persistantes. L’Union africaine, de son côté, a répété qu’elle reste prête à faciliter le dialogue et la confiance entre les parties.

Pourquoi le Tigré reste une ligne de fracture

Le Tigré sort exsangue de la guerre de 2020-2022. Des centaines de milliers de personnes ont été déplacées, l’économie régionale a été durement touchée et une partie importante de la population reste dépendante de l’aide ou de revenus très fragiles. La guerre a opposé les forces tigréennes au gouvernement fédéral d’Abiy Ahmed, après des mois d’escalade qui ont coûté très cher à la société éthiopienne.

La zone est aussi sensible parce qu’elle est géostratégique. Elle borde le Soudan et se trouve au contact d’autres lignes de tension, dont les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Quand les troupes se massent de part et d’autre, chaque incident local peut être lu comme une répétition du pire. C’est ce qui explique l’inquiétude accrue des médiateurs et des capitales voisines.

Les dernières semaines ont renforcé ce climat. Des affrontements ont été signalés début août dans l’ouest du Tigré, près de la frontière soudanaise, et des accusations de frappes de drones ont circulé ensuite. Le gouvernement fédéral n’a pas répondu publiquement à toutes ces allégations. Dans un tel contexte, chaque visite de médiation est jugée à l’aune d’un seul critère : empêche-t-elle vraiment l’escalade ?

Ce que cette impasse change pour Addis-Abeba et pour la région

Pour Addis-Abeba, l’enjeu n’est pas seulement militaire. Il est politique. Le pouvoir central veut garder l’initiative sur la gestion des régions, alors que le TPLF cherche à obtenir des garanties sur sa place dans l’ordre institutionnel et sur la sécurité du Tigré. Tant que ces deux objectifs restent irréconciliables, la médiation africaine avance à petits pas.

Pour la population, la différence entre un cessez-le-feu proclamé et une paix vécue est immense. Dans les villes tigréennes, la priorité reste l’accès aux services, la circulation des biens, la reprise de l’activité et la sécurité des déplacés qui tentent de rentrer. Dans les campagnes, la question est plus immédiate encore : terres, routes, marchés et protection des civils. Une médiation sans résultats tangibles ne règle rien de tout cela.

Le TPLF, lui, tente de montrer qu’il ne ferme pas la porte. Les autorités tigréennes disent rester prêtes à un dialogue crédible, limité dans le temps et soutenu par des partenaires internationaux. Mais elles veulent des gestes vérifiables, pas seulement des assurances. C’est là que se joue la crédibilité de la médiation africaine : transformer une série de rencontres en processus politique clair.

Une affaire éthiopienne, mais aussi africaine

Le Tigré sert aujourd’hui de test pour plusieurs cadres africains à la fois : l’Union africaine, qui porte la médiation ; l’IGAD, très attentive à la stabilité de la Corne ; et, en arrière-plan, la capacité du continent à régler ses crises sans les laisser se chroniciser. L’accord de Pretoria, signé en 2022 à la suite de négociations soutenues par l’UA, reste la référence. Sa mise en œuvre incomplète rappelle qu’un accord de paix ne vaut que par ce qui suit sa signature.

La suite dépendra donc moins des déclarations que d’un calendrier concret : reprise ou non de contacts directs, clarification du rôle des institutions fédérales, désescalade militaire et garanties sur les points de désaccord. À Addis-Abeba comme à Mekelle, c’est ce calendrier, plus que les formules de principe, qui dira si l’Éthiopie s’éloigne durablement d’une nouvelle crise armée.