À Marrakech, un projet immobilier présenté comme une vitrine du luxe devient désormais l’un des points centraux d’une enquête financière menée en France. Le dossier concerne le chanteur Gims, mais il s’étend surtout à un réseau d’entreprises, d’intermédiaires et de flux internationaux dont une partie des ramifications passe par le Maroc.
Une enquête française qui change d’échelle
Le 25 mars 2026, Gims, de son vrai nom Gandhi Djuna, a été interpellé à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Deux jours plus tard, il a été mis en examen pour blanchiment aggravé et blanchiment en bande organisée. Il a été remis en liberté sous contrôle judiciaire et conteste les faits qui lui sont reprochés.
Le dossier est suivi par le Parquet national anticriminalité organisée, le Pnaco, une juridiction française créée en janvier 2026 pour traiter les affaires les plus complexes liées à la criminalité organisée, y compris dans les domaines économique et financier. Le ministère français de la Justice décrit ses compétences nationales.
D’après les éléments rapportés par plusieurs médias français et marocains, les enquêteurs soupçonnent un système de fausses factures et de sociétés écrans. Plus de 2 000 entreprises auraient effectué des virements vers une cinquantaine de structures utilisées pour faire circuler des fonds. Les enquêteurs évoquent un montant supérieur à un milliard d’euros entre 2014 et 2025. Ce chiffre provient toutefois de documents saisis par la justice et reste au cœur des investigations, pas d’une décision de justice définitive.
Le mécanisme présumé repose sur le « décaissement ». Des entreprises transfèrent de l’argent contre des factures fictives. En retour, le réseau remettrait des espèces issues d’activités illicites ou non déclarées. Les fonds auraient ensuite circulé entre plusieurs pays, notamment en Europe, en Asie et au Moyen-Orient, afin de rendre leur origine plus difficile à établir.
Le promoteur installé à Marrakech au centre des soupçons
Dans cette enquête, le nom de Lahoucine Aourik Soussi apparaît comme celui d’un possible organisateur du dispositif. Cet entrepreneur franco-marocain vit à Marrakech depuis plusieurs années et travaille dans la promotion immobilière. Des sources judiciaires françaises le présentent comme un intermédiaire important dans la collecte de fonds et la création de sociétés.
Cette présentation est fermement contestée par son avocat, Me Jérémie Assous. La défense affirme que son client nie toute implication dans un réseau de blanchiment et rappelle qu’il dirige des activités employant plusieurs centaines de personnes au Maroc. La présomption d’innocence s’applique à l’ensemble des personnes mises en cause.
Selon le Pnaco, le promoteur aurait été convoqué à plusieurs reprises par les juges d’instruction français sans se présenter. Son avocat affirme, de son côté, qu’il souhaite pouvoir s’expliquer devant les magistrats. Une éventuelle audition pourrait donc constituer une étape importante pour confronter les soupçons des enquêteurs à la version de l’intéressé.
Au Maroc, l’affaire ferait également l’objet d’une procédure distincte. Le média marocain Le Desk a rapporté l’existence d’une enquête visant Lahoucine Aourik Soussi et décrivant les structures qui entourent ses investissements. Cette dimension marocaine est essentielle : elle montre que le dossier ne se limite pas à l’usage de biens immobiliers au Maroc, mais porte aussi sur la propriété réelle des sociétés et sur l’origine des capitaux.
Sunset Village, le projet qui relie l’artiste et le promoteur
Le point de contact le plus visible entre Gims et le promoteur est le projet Sunset Village Private Residences, situé près de Marrakech, sur la route d’Amizmiz. Le programme prévoit une centaine de villas haut de gamme, un lagon artificiel, un spa, des équipements sportifs et un club-house.
L’investissement annoncé atteindrait environ un milliard de dirhams, soit près de 100 millions d’euros. Les chiffres concernant le nombre exact de villas et le niveau de commercialisation ont varié selon les présentations publiques du projet. Des documents et déclarations relayés par la presse marocaine font état d’une première tranche vendue et d’une deuxième largement commercialisée.
Gims a longtemps présenté le programme comme un projet auquel il était personnellement associé. Dans ses communications publiques, il évoquait sa participation à la conception et à l’image du complexe. Après son placement en garde à vue, il a expliqué aux enquêteurs n’avoir apporté que son image dans le cadre d’un contrat commercial.
Lahoucine Aourik Soussi tient une version proche. Dans un entretien accordé à Le Desk, il a déclaré que Gims n’avait pas investi d’argent et qu’il intervenait comme ambassadeur du programme. La différence entre la communication initiale, qui pouvait donner l’image d’un investissement partagé, et les déclarations judiciaires ultérieures fait partie des points que les magistrats cherchent à éclaircir.
Une implantation marocaine plus large
La relation entre Gims et le Maroc ne se résume pas à Sunset Village. Installé à Marrakech depuis le début des années 2010, le chanteur y a développé un environnement professionnel mêlant musique, événementiel, immobilier et projets d’infrastructures.
En 2019, il s’est associé à Moulay Lakbir Alaoui Ismaili, dirigeant de Lamalif Group, pour créer Lamalif Afrique. L’objectif annoncé était d’examiner des projets d’urbanisme et d’infrastructures dans plusieurs pays africains, dont la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mali et le Tchad.
Cette implantation a aussi bénéficié d’une forte visibilité institutionnelle. Le concert Stars in The Place, organisé à Marrakech autour de Gims, a reçu le Haut Patronage du roi Mohammed VI lors de ses éditions de 2019 et de 2022. Cette reconnaissance ne constitue pas une preuve de participation aux faits examinés par la justice. Elle explique cependant la place particulière occupée par l’artiste dans les réseaux économiques et culturels marocains.
Les enquêteurs s’intéressent notamment à Yfnin Bears, une holding qui regrouperait plusieurs investissements marocains liés au promoteur. Ils cherchent à identifier les bénéficiaires réels des sociétés, c’est-à-dire les personnes qui les contrôlent effectivement derrière les associés ou dirigeants officiellement enregistrés.
Des enjeux qui dépassent le cas d’une célébrité
Pour le Maroc, le dossier pose une question de transparence dans un secteur immobilier où les projets haut de gamme attirent des capitaux internationaux, des investisseurs privés et des personnalités publiques. La justice devra distinguer ce qui relève d’un partenariat commercial, d’une erreur de contrôle ou d’une éventuelle participation consciente à un mécanisme frauduleux.
Les effets ne sont pas les mêmes pour tous les acteurs. Les promoteurs et les sociétés concernées risquent une perte de confiance auprès des banques et des acheteurs. Les salariés, les sous-traitants et les acquéreurs potentiels peuvent, eux, subir les conséquences d’un éventuel gel des actifs ou d’un ralentissement du programme. Pour les autorités, l’enjeu consiste à protéger l’attractivité de Marrakech tout en renforçant le contrôle sur les flux financiers transfrontaliers.
À l’échelle régionale, l’affaire rappelle que les circuits de blanchiment ne suivent pas les frontières administratives. Les fonds peuvent partir d’Europe, transiter par des sociétés marocaines, puis être compensés dans d’autres pays. Le Maroc, carrefour économique entre l’Europe et l’Afrique, est directement concerné par cette coopération judiciaire et financière.
La prochaine étape sera l’exploitation des documents comptables, l’identification des bénéficiaires réels et l’audition éventuelle de Lahoucine Aourik Soussi par les juges français. Tant que ces actes n’ont pas abouti, les montants avancés et les rôles attribués aux différents protagonistes doivent rester présentés comme des éléments d’enquête, et non comme des faits définitivement établis.