Sur une île où surveiller les côtes et les zones éloignées mobilise des moyens importants, les drones peuvent répondre à des besoins concrets. Mais leur arrivée engage aussi une question politique : comment renforcer les capacités malgaches sans réduire la coopération de défense à une compétition entre puissances étrangères ?
La réponse se dessine dans un contexte de diversification diplomatique. Antananarivo entretient des relations avec plusieurs partenaires, dont la France et la Russie. Pour les autorités malgaches, l’enjeu affiché est de multiplier les coopérations tout en préservant la souveraineté nationale. Pour les habitants, l’intérêt dépendra surtout de l’usage des équipements, de leur entretien et de leur contribution à la sécurité du territoire.
Des drones pour surveiller le littoral et les zones isolées
Les 5 et 6 octobre 2026, Catherine Vautrin, ministre française des Armées et des Anciens combattants, s’est rendue à Madagascar. Le 6 octobre, un accord de coopération portant sur des drones a été signé à Ambohibao, près d’Antananarivo, selon les informations publiées par le média malgache Moov. La visite a également été rapportée par le quotidien malgache Newsmada.
Le programme prévoit 120 appareils, selon Moov. Vingt doivent contribuer à la surveillance des eaux territoriales et du littoral dans le sud du pays. Une centaine d’autres seraient destinés à la reconnaissance aérienne, notamment dans les zones difficiles d’accès. Le calendrier annoncé vise une livraison en décembre 2026, avec un possible report au début de janvier 2027. Ces chiffres et échéances sont rapportés par la presse locale ; ils décrivent un programme prévu, pas des équipements déjà remis.
L’accord prévoit aussi une formation de militaires malgaches au pilotage et à la manipulation des appareils. Cette composante compte autant que le matériel : elle doit permettre aux forces nationales de les utiliser de manière autonome. Le chef d’état-major des armées malgaches, le général Démosthène Pikulas, et le responsable français de la défense à Madagascar, le colonel Emmanuel Deveaud, ont signé le document, selon Moov.
Les usages annoncés concernent la surveillance maritime, les activités illégales en mer, ainsi que le suivi de secteurs confrontés aux vols de bétail et à l’insécurité. Un drone peut transmettre des images et aider à repérer une situation ; il ne remplace ni les équipes au sol, ni les moyens d’intervention, ni les autorités chargées de faire respecter la loi. L’efficacité dépendra donc de la maintenance, des communications et de la capacité des forces à agir à partir des informations recueillies.
Une coopération inscrite dans une transition politique
Cette séquence s’inscrit dans la « Refondation », le processus politique engagé après le départ d’Andry Rajoelina en octobre 2025 et l’arrivée au pouvoir de Michaël Randrianirina. Les autorités ont annoncé un calendrier de transition de vingt-quatre mois. En février 2026, lors d’une rencontre à Paris, les présidents français et malgache avaient inscrit la sécurité et la défense parmi les domaines de coopération, tout en évoquant le respect de la souveraineté des deux États. Le communiqué conjoint franco-malgache liait aussi ce partenariat à la poursuite du processus politique et à l’organisation d’élections libres et transparentes.
La France dispose d’une relation ancienne avec Madagascar et d’une présence militaire régionale dans le sud-ouest de l’océan Indien, notamment depuis La Réunion. Les deux pays sont également membres de la Commission de l’océan Indien, organisation régionale qui favorise la coopération entre États insulaires. Pour Antananarivo, cette proximité peut faciliter la formation et la coordination. Elle s’inscrit toutefois dans une relation marquée par une histoire coloniale et par des désaccords persistants, notamment sur les îles Éparses.
En parallèle, Madagascar développe ses liens avec Moscou. Le ministère malgache des Affaires étrangères a décrit en juin 2026 un partenariat avec la Russie couvrant notamment la sécurité, l’énergie, la santé et l’éducation, après des visites de délégations à Moscou. Cette présentation officielle ne permet pas, à elle seule, de mesurer la portée concrète des projets. Elle confirme néanmoins la volonté affichée par Antananarivo de diversifier ses interlocuteurs, plutôt que de s’en remettre à un partenaire unique.
La souveraineté se mesurera aux usages
Pour les forces malgaches, le principal bénéfice attendu est une meilleure connaissance de zones maritimes et terrestres parfois difficiles à surveiller. Les communautés côtières pourraient être concernées par la lutte contre des activités illégales en mer ; dans les régions rurales, la surveillance de zones touchées par les vols de bétail est aussi évoquée. Mais les autorités n’ont pas encore rendu publics, dans les informations consultées, le coût détaillé du programme, ses règles d’utilisation ni les garanties prévues pour encadrer les données recueillies.
Ces questions sont déterminantes. Qui contrôlera les images ? Combien coûteront l’entretien, les pièces et la formation continue ? Les appareils seront-ils utilisés uniquement pour les missions annoncées ? La réponse dépendra des clauses de l’accord et des moyens effectivement transférés. Sans ces précisions, il est prématuré de conclure que le programme renforcera durablement l’autonomie des forces armées.
Pour la France, la coopération consolide un partenariat dans une zone stratégique, traversée par des routes maritimes et proche de ses territoires de l’océan Indien. Pour Madagascar, accepter l’aide française ne signifie pas renoncer aux relations avec la Russie ou d’autres États. Le gouvernement présente justement sa diplomatie comme pragmatique et ouverte à plusieurs partenariats. La marge de manœuvre réelle se jugera à la capacité du pays à négocier les conditions, à former ses personnels et à entretenir lui-même les équipements.
Un test pour les partenariats dans l’océan Indien
Madagascar appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, et à la Commission de l’océan Indien. La surveillance des eaux et la lutte contre les activités illicites dépassent ses seules frontières : elles concernent les échanges, les ressources marines et la sécurité des États riverains. Une coopération utile pourrait donc compléter les échanges régionaux, à condition qu’elle ne se substitue pas aux mécanismes collectifs.
La prochaine étape observable sera la livraison annoncée des drones, puis leur mise en service et la formation des militaires malgaches. Il faudra aussi suivre l’évolution du calendrier de transition et les débats nationaux sur le contrôle des forces armées. Le dossier ne se résume ainsi ni à une rivalité entre Paris et Moscou, ni à un simple don d’équipement : il met à l’épreuve la capacité de Madagascar à convertir plusieurs partenariats en moyens maîtrisés, transparents et utiles à sa population.