À Antananarivo, la contestation née d’une coupure d’eau ou d’électricité a rapidement dépassé la question des services publics. Elle a ouvert une crise de pouvoir. Un an après le début des mobilisations du 25 septembre 2025, les jeunes Malgaches ont obtenu le départ d’Andry Rajoelina, mais pas encore la rupture politique qu’ils réclamaient.

Une colère sociale devenue crise nationale

Le mouvement est parti d’un problème très concret. Dans plusieurs quartiers de la capitale, les habitants subissaient des interruptions répétées d’eau et de courant. Les coupures compliquaient la vie des ménages, perturbaient les activités commerciales et fragilisaient les services essentiels.

Le 25 septembre 2025, des milliers de personnes ont manifesté à Antananarivo, malgré l’interdiction des autorités. Le collectif Gen Z Madagascar, organisé en grande partie sur les réseaux sociaux, a donné une visibilité nationale à cette mobilisation. Des rassemblements ont aussi été signalés dans d’autres villes, notamment à Antsirabe.

La contestation ne portait toutefois pas seulement sur les infrastructures. Elle exprimait une défiance plus large envers la gouvernance, la corruption présumée, les inégalités d’accès aux opportunités et la faiblesse des institutions. Les premières manifestations ont ainsi évolué vers une demande de changement politique.

Les bilans humains ont varié selon les sources et les moments de la crise. Des médias ont rapporté plusieurs morts dès les premiers jours, tandis que les Nations unies ont ensuite évoqué un bilan plus élevé. Ces chiffres doivent rester attribués tant qu’une enquête indépendante et complète n’a pas établi les responsabilités. Les premiers récits sur les manifestations de septembre faisaient état d’au moins cinq morts.

La chute d’Andry Rajoelina n’a pas réglé la crise

La pression de la rue a finalement provoqué la chute du président Andry Rajoelina. Après plusieurs semaines de mobilisation, une unité militaire d’élite, le CAPSAT, a refusé de soutenir le pouvoir en place. Le chef de l’État a quitté Madagascar le 12 octobre 2025, avant d’être destitué par l’Assemblée nationale deux jours plus tard.

Le colonel Michaël Randrianirina a ensuite annoncé que l’armée prenait le contrôle du pays. Cette prise de pouvoir a été saluée par une partie des manifestants, qui y voyaient le moyen d’écarter un président devenu fortement contesté. Elle a pourtant transformé une révolte citoyenne en transition dirigée par des militaires.

Le parcours d’Andry Rajoelina rend cette séquence particulièrement sensible. Il avait déjà accédé au pouvoir en 2009, à la faveur d’une crise politique soutenue par l’armée. Son départ en 2025 rappelle donc un précédent qui n’a jamais été complètement dépassé : à Madagascar, les mobilisations populaires peuvent faire tomber un dirigeant, mais l’armée conserve un rôle central dans la succession politique.

L’Union africaine a demandé un retour rapide à l’ordre constitutionnel et la mise en place d’une transition civile. La Communauté de développement de l’Afrique australe, ou SADC, qui regroupe Madagascar et plusieurs pays d’Afrique australe, a également appelé à un dialogue national inclusif et à la préparation d’élections crédibles.

Des attentes toujours centrées sur la vie quotidienne

Pour les habitants, le changement de dirigeants ne suffit pas. La question demeure celle de l’accès régulier à l’eau et à l’électricité. Ces services conditionnent le fonctionnement des écoles, des centres de santé, des entreprises et des petits commerces.

Les conséquences sont inégalement réparties. Les ménages disposant de moyens peuvent acheter des groupes électrogènes, stocker de l’eau ou recourir à des services privés. Les familles modestes, les vendeuses des marchés, les artisans et les petites entreprises supportent directement le coût des interruptions.

La fracture est aussi territoriale. Antananarivo concentre les institutions, les médias et une partie de l’activité économique. Dans les régions, les difficultés d’accès aux services publics sont souvent plus anciennes et moins visibles. Une transition qui se limiterait à la capitale risquerait donc de laisser intactes les causes profondes de la colère.

Les manifestants réclamaient également davantage de transparence et de justice. Les victimes des violences commises pendant les rassemblements attendent des enquêtes crédibles. Sans clarification des responsabilités, la promesse de refondation risque de rester un slogan politique.

La liberté d’expression constitue un autre test. Le mouvement de 2025 s’est appuyé sur les réseaux sociaux pour contourner les cadres politiques traditionnels. Cette capacité d’organisation a renforcé la mobilisation, mais elle expose aussi les militants à la surveillance, aux campagnes de désinformation et aux pressions judiciaires.

Une jeunesse mobilisée, mais écartée des décisions

La génération qui a occupé les rues a contribué à modifier le rapport de force. Elle a imposé des sujets longtemps relégués au second plan : la qualité des services publics, la responsabilité des dirigeants et la nécessité d’un renouvellement politique.

Pour autant, la jeunesse ne contrôle pas les institutions issues de la crise. Le pouvoir réel demeure concentré autour de l’appareil militaire et de responsables politiques expérimentés. Cette situation nourrit le sentiment d’une récupération du mouvement : la rue aurait provoqué la rupture, tandis que d’autres acteurs en auraient pris les bénéfices.

Le risque ne réside pas seulement dans le retour d’un ancien système. Il tient aussi à l’absence de représentation claire du mouvement. La mobilisation était large, mais peu structurée. Elle réunissait des étudiants, des travailleurs, des entrepreneurs, des militants associatifs et des citoyens sans affiliation politique. Cette diversité a fait sa force dans la rue. Elle complique désormais la négociation d’un programme commun.

Le calendrier électoral sera le véritable point de bascule

En 2026, la transition conduite par le colonel Michaël Randrianirina reste au centre des discussions avec la SADC et l’Union africaine. Le sommet de la SADC du 17 août a demandé à Madagascar de poursuivre un processus de réforme conduit par les acteurs malgaches, avec un retour à la normalité constitutionnelle.

Les autorités de transition annoncent un processus de refondation sur vingt-quatre mois. Le calendrier présenté prévoit une révision du cadre institutionnel, une réforme de la gouvernance électorale et la tenue d’élections en 2027. Le respect de ces échéances sera déterminant pour mesurer la réalité du changement.

La SADC a déjà envoyé plusieurs missions de médiation à Antananarivo. Elle demande un dialogue national ouvert, la participation des forces politiques et le retour pacifique des exilés. L’enjeu dépasse Madagascar : il concerne la capacité des organisations africaines à accompagner une transition née d’une mobilisation populaire, sans légitimer durablement une prise de pouvoir militaire.

Un an après le 25 septembre 2025, la génération mobilisée n’a donc pas été réduite au silence. Elle a montré qu’une revendication sociale pouvait transformer l’agenda national. Mais son succès restera incomplet tant que l’eau et l’électricité ne seront pas durablement accessibles, que les violences ne seront pas examinées et que les citoyens ne pourront pas choisir librement leurs dirigeants.

À Madagascar, la prochaine étape ne se jouera pas seulement dans les bureaux de la transition. Elle se mesurera dans les quartiers d’Antananarivo, dans les régions et dans les urnes. C’est là que se vérifiera la promesse de changement portée par la mobilisation de 2025.