À Madagascar, une mine de fer ne se résume pas à un gisement. Il faut aussi acheminer le minerai jusqu’à la côte, trouver des acheteurs et financer les infrastructures. C’est sur ces conditions concrètes que se joue aujourd’hui l’avenir de Bekisopa, dans le centre du pays.

Le projet pourrait ouvrir une nouvelle filière d’exportation pour l’île. Mais le permis minier obtenu en 2026 ne signifie pas encore que la production va commencer. Les discussions engagées à Antananarivo avec des partenaires internationaux portent d’abord sur la route, les ports et les financements.

Le fer malgache attend encore son premier grand chantier

Madagascar dispose de ressources minières variées, notamment en nickel, cobalt, graphite et terres rares. Pourtant, l’existence d’un gisement ne garantit ni une exploitation industrielle ni des retombées durables pour les habitants. Le secteur dépend aussi des infrastructures, des règles publiques et de la capacité à transformer les projets en investissements effectifs.

Le précédent de Soalala rappelle cette différence entre potentiel et production. En 2010, le groupe chinois Wuhan Iron and Steel, depuis intégré à China Baowu, s’était engagé sur ce gisement du nord-ouest. L’accord était associé à un versement annoncé de 100 millions de dollars à l’État malgache. Le développement de la mine et des infrastructures devait ensuite nécessiter des investissements beaucoup plus importants.

Le projet n’a toutefois pas dépassé le stade de l’exploration, selon un document de la Banque mondiale. Une étude universitaire revient également sur le versement annoncé en 2010, même si les montants rapportés à l’époque ne sont pas tous identiques. Cette différence invite à distinguer le chiffre souvent cité de 100 millions de dollars des autres estimations publiées. Le bilan de la Banque mondiale sur l’activité minière à Madagascar décrit le projet comme n’ayant pas avancé au-delà de l’exploration. Une analyse universitaire du boom minier attendu à Madagascar signale, elle aussi, des chiffres différents sur le paiement associé à Soalala.

Cette histoire compte aujourd’hui parce qu’elle souligne le risque d’annonces qui précèdent de longtemps les premières exportations. Les projets miniers peuvent se heurter à des coûts logistiques, à des besoins de financement élevés et à des conditions de marché qui évoluent. Pour les autorités comme pour les communautés concernées, le défi consiste à vérifier les étapes franchies, et pas seulement les promesses d’investissement.

Bekisopa avance, mais le financement et la logistique restent décisifs

AKORA Resources, société australienne entrée dans le projet en 2014, affirme avoir obtenu un permis d’exploitation pour Bekisopa en 2026. L’entreprise a annoncé le 26 octobre des discussions menées à Antananarivo avec la Banque mondiale, sa branche de financement du secteur privé, la Société financière internationale (SFI), et l’Union européenne. Les échanges ont notamment porté sur les infrastructures nécessaires au transport du minerai.

Le schéma logistique envisagé comprend environ 130 kilomètres de route entre le site et la route nationale RN7, puis un acheminement vers le port de Toliara. Selon AKORA, les interlocuteurs ont évoqué une coordination avec des programmes de transport et d’agriculture. La société indique que la SFI a accepté de poursuivre les discussions sur d’éventuelles structures de financement. Elle précise toutefois qu’aucun financement direct de l’Union européenne n’a été identifié à ce stade. Ces échanges sont préliminaires et ne constituent pas une décision d’investissement des institutions concernées. Le communiqué d’AKORA sur les discussions autour des infrastructures de Bekisopa détaille les pistes évoquées et leur stade d’avancement.

La société estime les ressources minérales inférées de Bekisopa à 194,7 millions de tonnes. Une ressource inférée repose sur des données géologiques dont le niveau de confiance est inférieur à celui des catégories plus avancées. L’étude de préfaisabilité publiée en mars 2025 présente une première phase visant une production nominale de deux millions de tonnes de minerai par an pendant six ans. Elle estime l’investissement initial à 61 millions de dollars et le chiffre d’affaires cumulé du scénario à 789 millions de dollars. Ce sont des projections de l’entreprise, et non des résultats déjà obtenus. La présentation du projet Bekisopa par AKORA expose ces estimations ainsi que les paramètres de l’étude.

Pour atteindre la construction, il reste donc à boucler le financement, à préciser les accords de vente et à organiser le transport jusqu’au port. La route pourrait également améliorer l’accès de localités voisines et faciliter des activités agricoles ou d’élevage, comme le soutient l’entreprise. Mais ces bénéfices ne sont pas automatiques : ils dépendront du tracé retenu, des travaux réalisés et de la manière dont les besoins des populations locales seront pris en compte.

Les retombées dépendront aussi des règles et des marchés

À l’échelle nationale, un nouveau projet minier peut apporter des recettes publiques, des emplois et des contrats à des entreprises locales. La répartition de ces gains dépend toutefois des modalités fiscales, des engagements sociaux et environnementaux et de la transparence des contrats. Les effets ne seront pas les mêmes pour les travailleurs du projet, les entreprises de la capitale, les communautés proches de la mine et les acteurs du transport vers la côte.

Le marché mondial constitue une autre incertitude. La rentabilité de Bekisopa dépendra notamment du prix du minerai, de la demande des sidérurgistes et des coûts d’acheminement. Une étude de préfaisabilité ne garantit donc ni la décision finale d’investissement ni le calendrier annoncé. Le projet devra aussi montrer que ses hypothèses tiennent face aux conditions commerciales au moment où les dépenses seront engagées.

Sur le plan régional, Madagascar est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui réunit des pays d’Afrique australe et de l’océan Indien. Bekisopa pourrait s’inscrire dans des chaînes d’approvisionnement reliant les producteurs de la région aux marchés internationaux. Mais la portée régionale du projet dépendra d’abord de sa réalisation et de sa capacité à créer des connexions utiles au-delà de la seule mine. Le contraste avec Soalala est déjà un enjeu pour la crédibilité des projets miniers malgaches.

Les prochaines étapes à surveiller sont les accords de financement, les engagements commerciaux et toute décision formelle de lancement des travaux. Pour l’instant, Bekisopa a franchi une étape administrative et ouvert des discussions sur ses infrastructures. La transformation du minerai de fer malgache en activité industrielle reste, elle, à démontrer.