Un lieu d’entraînement, mais aussi un signal politique
À la périphérie de Lusaka, un complexe dédié au Shaolin attire des enfants, des adolescents et des curieux. Le décor surprend, mais le sujet dépasse largement les acrobaties. Dans la capitale zambienne, ce centre raconte à sa manière la place prise par la Chine dans la vie quotidienne, entre investissement, formation et circulation des modèles culturels.
La Zambie, État enclavé d’Afrique australe, est un membre fondateur de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, qui poursuit des objectifs de paix, d’intégration et de croissance régionale. Lusaka reste un carrefour diplomatique et économique où se croisent les intérêts miniers, les projets d’infrastructures et, de plus en plus, les échanges culturels. Dans ce contexte, un temple Shaolin n’est pas un simple décor importé. C’est un marqueur visible d’une relation bilatérale ancienne et dense entre Lusaka et Pékin.
À Lusaka, une école de kung-fu devenue vitrine d’influence
Le complexe, présenté comme le premier temple Shaolin établi sur le continent africain, se trouve sur un terrain de 20 000 mètres carrés, à environ 18 kilomètres de la capitale zambienne. Le site a été offert par l’homme d’affaires chinois Jiang Qingde et son coût de construction est évalué à près de 6 millions de dollars. Le temple a ouvert en 2021, et il continue d’accueillir de jeunes Zambiens formés aux arts martiaux, au spectacle et à une discipline quotidienne très stricte.
Le lieu fonctionne comme école, pensionnat et salle d’entraînement. Les élèves dorment sur place, étudient sur place et s’exercent sur place. Leur journée commence très tôt. Le modèle a séduit des familles qui y voient une réponse à la violence de quartier, à l’oisiveté ou au décrochage scolaire. Certains jeunes y trouvent un cadre. D’autres y trouvent une seconde chance. Le temple n’est donc pas seulement un symbole de puissance culturelle chinoise. Il devient aussi, pour une partie de la jeunesse urbaine zambienne, un espace de discipline sociale.
Ce cadre ne serait pas aussi visible sans l’essor des réseaux sociaux. Les démonstrations de kung-fu, les danses du dragon et la vie du centre circulent sur TikTok et Douyin, ce qui donne au site une portée bien plus large que Lusaka. L’un des visages les plus connus du temple, Ronald Mwale, parle désormais mandarin et a bâti une audience importante en ligne. Son parcours montre comment un espace local peut devenir une plateforme de visibilité transnationale.
Ce que raconte ce temple de la relation sino-zambienne
Le discours des pensionnaires est révélateur. L’un parle d’échange culturel, pas de domination. Un autre dit avoir trouvé davantage de force et de créativité. Cette lecture compte, car elle rappelle que l’influence chinoise en Afrique ne passe pas seulement par les mines, les routes ou les centrales. Elle passe aussi par les écoles de langue, les centres culturels, les bourses, les sports et les institutions de formation. En 2025, l’Union africaine a d’ailleurs insisté sur la nécessité de partenariats Chine-Afrique davantage portés par les citoyens et les sociétés civiles, pas seulement par les gouvernements.
La Zambie donne à voir cette logique avec une netteté particulière. Pékin y est déjà présent dans l’économie réelle, notamment autour des mines et des infrastructures. Mais à Lusaka, le Shaolin ajoute une autre couche : celle du soft power, cette influence par l’image, la discipline, le récit et l’attrait symbolique. Le terme est souvent employé de façon abstraite. Ici, il prend une forme concrète : un enfant en équilibre sur un matelas usé, un adolescent qui porte un dragon, un instructeur qui impose le rythme à l’aube.
Pour le pouvoir zambien, ce type de projet présente un avantage évident. Il nourrit une relation bilatérale avec un partenaire majeur sans passer par la seule logique extractive. Pour les familles, il peut offrir un encadrement, une sociabilité et parfois une porte d’entrée vers des métiers artistiques ou médiatiques. Pour une jeunesse urbaine confrontée au chômage et à l’inégalité des chances, le centre propose une autre forme de discipline. Mais il pose aussi une question simple : qui façonne les récits culturels dominants dans les capitales africaines, et au bénéfice de quels équilibres ?
Une portée régionale qui dépasse la seule Zambie
Dans l’espace de la SADC, où la mobilité des personnes, des biens et des idées accompagne l’intégration économique, le cas de Lusaka n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un moment où la Chine renforce aussi ses échanges avec les institutions régionales africaines, tandis que les États cherchent à tirer davantage de valeur de leurs partenariats extérieurs. La culture devient alors un terrain de concurrence douce, mais déterminante, entre influence, légitimité et présence au long cours.
Ce qui se joue à Lusaka dépasse donc le folklore martial. Le temple Shaolin montre comment une puissance extérieure peut s’ancrer dans l’imaginaire local en empruntant les codes de la formation, de la jeunesse et de la réussite individuelle. Il montre aussi qu’en Afrique australe, les relations internationales passent autant par les chancelleries que par les salles d’entraînement, les festivals, les plateformes vidéo et les lieux où l’on apprend à se tenir droit.