À Lomé, l’électricité n’est plus seulement une affaire de confort. C’est une question de continuité pour les ménages, de productivité pour les ateliers, et de fiabilité pour les services qui font tourner la ville. Quand la demande grimpe plus vite que l’offre, chaque mégawatt compte, surtout dans un pays qui veut à la fois industrialiser, étendre l’accès et stabiliser son réseau. Le nouveau projet de centrale bifuel à Lomé s’inscrit précisément dans cette équation.
Une réponse à une tension électrique devenue structurelle
Le Togo a placé l’énergie au cœur de sa stratégie économique. Dans le cadre du Pacte national de l’énergie, adopté au titre de l’initiative Mission 300, les autorités togolaises visent l’accès universel à l’électricité d’ici 2030. Cette initiative continentale, portée par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, veut raccorder 300 millions d’Africains à une électricité fiable à l’horizon 2030.
Dans ce cadre, le ministère chargé de l’Énergie annonce une centrale thermique bifuel de 120 MW sur le site de la Centrale thermique de Lomé. La réunion de consultation des opérateurs est fixée au vendredi 18 septembre 2026 à Lomé. La sélection de l’entreprise est annoncée pour le quatrième trimestre 2026. Le projet bénéficie du concours financier de la Banque mondiale et s’insère dans une logique plus large de renforcement du système électrique togolais.
Le choix du site n’est pas anodin. La Centrale thermique de Lomé existe déjà et constitue un point névralgique du réseau national. Le nouveau projet vise donc moins à inventer une infrastructure ex nihilo qu’à densifier un maillon stratégique déjà en service, dans une capitale où la demande est forte et où la stabilité du courant conditionne l’activité économique quotidienne.
Ce que prévoit concrètement le projet
Le dossier officiel décrit une centrale modulaire à groupes moteurs bicombustibles. Elle fonctionnera d’abord au gaz naturel, avec un appoint possible en combustible liquide. Cette architecture bifuel offre un avantage simple : si l’approvisionnement en gaz se tend, l’installation peut basculer temporairement vers un autre carburant. Autrement dit, le Togo cherche ici de la souplesse d’exploitation, pas seulement de la puissance installée.
Le marché porte sur la conception, la fourniture, l’installation, les essais, la mise en service, la formation du personnel et la maintenance après réception provisoire. Le raccordement est prévu sur le réseau de transport à 161 kV. La préparation du site et l’étude d’impact environnemental et social relèvent du maître d’ouvrage. Ces éléments montrent qu’il ne s’agit pas d’une simple annonce de capacité, mais d’une chaîne technique et institutionnelle complète.
Les autorités avancent aussi un chiffre clé : la pointe de consommation électrique a atteint 360 MW au premier trimestre 2026, avec une progression estimée à environ 10 % par an. Le nouveau bloc de 120 MW doit donc agir comme une réserve de puissance mobilisable en cas de tension sur le réseau, notamment aux heures de pointe et pendant les épisodes de forte sollicitation.
Cette donnée éclaire le choix de la technologie. Le Togo ne mise pas, pour l’instant, sur une seule réponse. Il combine extension du réseau, renforcement de la production et recherche d’une meilleure flexibilité. La Banque mondiale, de son côté, inscrit son appui dans une stratégie de fiabilité, d’abord, et de soutenabilité financière ensuite.
Pourquoi Lomé concentre autant d’enjeux
La capitale togolaise concentre la vie administrative, une large part du tissu commercial et les activités liées au port, à la logistique et aux services. Dans ce contexte, une coupure prolongée coûte vite cher. Elle perturbe les PME, complique la conservation des produits, renchérit l’autoproduction au diesel et pèse sur la compétitivité des entreprises formelles comme sur les revenus du secteur informel.
Le contexte social rappelle aussi pourquoi l’électricité reste un sujet d’équité territoriale. La Banque mondiale souligne que la pauvreté demeure bien plus élevée en zone rurale qu’en zone urbaine au Togo, avec 58,8 % contre 26,5 %. Elle relève aussi des écarts marqués d’accès aux services de base entre villes et campagnes. À l’échelle énergétique, un document de diagnostic de la Banque mondiale note que l’accès à l’électricité a progressé, mais avec de fortes disparités entre zones urbaines et rurales : 96 % d’accès en milieu urbain contre 24,7 % en milieu rural en 2021, selon ce rapport.
Le projet de centrale ne règle donc pas tout. Il répond d’abord à un besoin de capacité pilotable, c’est-à-dire de production qu’on peut activer à la demande. Mais il doit aussi s’articuler avec l’extension des réseaux, la baisse du coût des branchements et l’amélioration de la distribution. Sans cela, davantage de puissance ne signifie pas automatiquement davantage de foyers alimentés de manière durable.
Les autorités togolaises revendiquent une trajectoire plus large. Le gouvernement veut atteindre un taux d’électrification de 90 % en 2028 puis l’accès universel en 2030, selon un document de la Banque mondiale lié au compact énergétique du pays. Cette ambition place l’énergie au centre du contrat économique togolais : plus de courant pour plus de production, mais aussi plus de fiabilité pour les services publics et les ménages.
Lecture régionale et portée continentale
Le dossier dépasse le seul périmètre togolais. Le projet s’inscrit dans un mouvement ouest-africain plus large où la CEDEAO travaille à l’intégration électrique régionale. Le financement de 160 millions de dollars approuvé par la Banque mondiale en juin 2026 pour le Togo et la Gambie s’intègre d’ailleurs dans un programme régional plus vaste, le West Africa Regional Electricity Market Program, piloté avec la CEDEAO.
À l’échelle africaine, le signal est clair. Les États cherchent désormais des montages hybrides : production thermique flexible pour sécuriser le système à court terme, montée des renouvelables, et réformes pour attirer le secteur privé. Mission 300 donne à cette séquence un cadre continental. Le Togo y apparaît comme un pays test, capable de combiner objectif d’accès universel, appui multilatéral et recherche de solutions concrètes pour soutenir l’économie urbaine et la desserte des zones encore mal couvertes.
Reste une échéance à surveiller : la consultation des acteurs du marché à Lomé le 18 septembre 2026, puis la sélection de l’opérateur au quatrième trimestre 2026. C’est à ce moment-là que le projet quittera le terrain des intentions pour entrer dans celui des arbitrages techniques, financiers et industriels. Pour le Togo, l’enjeu est simple : convertir une capacité annoncée en service effectif, fiable et soutenable.