À Lomé, la question n’est plus seulement de loger une population qui grandit. Il faut aussi décider si les nouveaux quartiers seront confortables sous la chaleur, accessibles aux ménages et adaptés aux usages quotidiens. Ces choix pèseront longtemps sur les déplacements, les factures et les risques d’inondation.
Une métropole qui s’étend, des besoins qui s’additionnent
Le Grand Lomé comptait 2 188 376 habitants en 2022, soit 27 % de la population togolaise. Ce chiffre du recensement national donne la mesure de la pression exercée sur le logement, les routes, l’assainissement et les services urbains. L’agglomération rassemble la capitale et ses périphéries, où l’extension du bâti accompagne la croissance démographique. Les résultats du recensement togolais de 2022 précisent cette répartition.
La géographie rend l’aménagement particulièrement sensible. Lomé s’est développée sur un littoral bas, entre l’océan et des lagunes. Lorsque les constructions gagnent des zones périphériques insuffisamment drainées, les pluies peuvent mettre à l’épreuve les habitations et les voies d’accès. Une analyse de la Banque mondiale relève une exposition accrue aux inondations dans le Grand Lomé, liée notamment à la densité, à l’extension urbaine et au drainage insuffisant de certaines marges. Son étude sur les risques urbains au Togo souligne aussi l’effet des déchets qui obstruent les caniveaux.
Dans ce contexte, l’architecte togolais Rodolphe Tchakpala défend une manière de concevoir qui parte du climat et des usages locaux, plutôt que de reproduire des formes prestigieuses importées. Diplômé de l’École africaine des métiers de l’architecture et de l’urbanisme (EAMAU), institution interétatique basée à Lomé, il dirige le cabinet Altar Architects. Sa réflexion porte autant sur les bâtiments que sur la façon d’organiser les quartiers et l’espace public.
Concevoir avec le soleil, le vent et les usages
Pour réduire la chaleur à l’intérieur, plusieurs décisions se prennent dès les premières esquisses : orienter les pièces, limiter l’exposition directe des murs, prévoir des protections solaires et favoriser la ventilation naturelle. Les jardins et les espaces plantés peuvent compléter cette approche. L’objectif n’est pas de bannir la climatisation ou les matériaux contemporains, mais d’éviter qu’un bâtiment dépende entièrement d’un refroidissement mécanique pour rester habitable.
Une façade vitrée, par exemple, n’est pas un problème en soi. Tout dépend de son orientation et de ses protections. Sans brise-soleil ni avant-toit, une large surface exposée au soleil peut entraîner une forte chaleur intérieure et augmenter les besoins énergétiques. Ainsi, la qualité architecturale ne se mesure pas seulement à l’apparence d’un immeuble, mais aussi au confort qu’il procure et au coût nécessaire pour le maintenir.
Le même raisonnement vaut pour la terre crue et la brique de terre comprimée. Ces techniques peuvent mobiliser des ressources locales et apporter une inertie thermique utile, mais elles ne garantissent pas automatiquement un bâtiment bien conçu. Elles demandent aussi des ouvriers qualifiés et une mise en œuvre maîtrisée. Comme le souligne Tchakpala, la rareté de ces compétences peut rendre leur emploi plus coûteux que celui du parpaing, aujourd’hui mieux maîtrisé par de nombreuses entreprises.
La question est donc aussi celle de la formation et de la capacité à produire à grande échelle. Des programmes importants pourraient soutenir des filières locales et répartir certains coûts fixes, mais cet effet ne se décrète pas : il dépend des méthodes, des compétences disponibles, de la qualité exigée et de l’organisation des chantiers. Le matériau ne remplace ni une conception adaptée ni une politique de logement cohérente.
Le logement abordable se joue aussi dans la conception
Un logement dit social n’est pas nécessairement abordable pour les personnes auxquelles il est destiné. Le prix du terrain, les infrastructures, les matériaux et les finitions pèsent sur le coût final. Tchakpala invite aussi à vérifier les standards retenus : certaines finitions peuvent-elles être simplifiées sans réduire la sécurité, le confort ou la dignité ? Le point de départ, selon lui, doit être le budget réel et la manière de vivre des futurs habitants.
Cette démarche suppose de consulter les communautés concernées et de tenir compte de leurs pratiques. Dans les quartiers, une route sert au déplacement, mais aussi aux rencontres et aux activités commerciales. Concevoir un trottoir sans prévoir ces usages peut conduire à des tensions et à des installations de vendeurs que les autorités traiteront ensuite comme une occupation imprévue. Une planification plus attentive peut réserver des espaces adaptés à la circulation piétonne et au commerce.
À l’échelle de la métropole, les architectes ne peuvent toutefois agir seuls. Urbanistes, collectivités, ingénieurs, économistes et habitants doivent contribuer aux décisions sur l’occupation des sols, les transports et les réseaux. Le District autonome du Grand Lomé coordonne des enjeux qui dépassent les limites d’une seule commune. Le ministère togolais chargé de l’urbanisme indique par ailleurs que des schémas directeurs d’aménagement et des plans locaux d’urbanisme sont en cours de déploiement dans le pays. Les informations du ministère sur la planification urbaine donnent un aperçu de ce chantier institutionnel.
Un enjeu partagé au-delà du Togo
Le débat concerne aussi d’autres villes ouest-africaines, sans que leurs situations soient identiques. Chaleur, croissance urbaine, accès au logement et financement des infrastructures se croisent de façons différentes selon les territoires. Pour le Togo, la position de Lomé compte également au-delà de ses frontières : son port et ses axes de transport participent aux échanges avec les pays voisins, notamment les États sahéliens enclavés.
Les investissements dans les réseaux et la mobilité restent indispensables, mais ils ne peuvent remplacer une réflexion sur la forme de la ville. En juin 2026, la Banque mondiale a annoncé un financement destiné notamment à améliorer la mobilité urbaine du Grand Lomé et les liaisons logistiques. Le programme présenté par l’institution relie les déplacements métropolitains à des enjeux plus larges de transport et d’accès aux marchés.
Reste à savoir si ces projets intégreront durablement le climat, les pratiques quotidiennes et les capacités financières des habitants. Pour Tchakpala, la modernité urbaine ne consiste pas à faire ressembler Lomé à Paris ou à New York. Elle consiste à bâtir une ville contemporaine qui tire parti de ses propres ressources, sans réserver le confort à une minorité et sans reporter sur les générations futures le coût de choix mal adaptés.