À Lamu, sur la côte kényane, un projet énergétique veut changer l’équilibre industriel de l’Afrique de l’Est. Mais avant même le début du chantier, la future raffinerie de Dangote se retrouve au centre d’un débat sur le foncier, l’environnement et la place des communautés locales dans les grands investissements.

Lamu devient le point d’ancrage d’un pari industriel régional

Aliko Dangote et le président kényan William Ruto doivent lancer, mercredi 30 septembre 2026, les travaux d’une raffinerie annoncée à Lamu. Le projet représente environ 16 milliards de dollars, selon les estimations communiquées par le groupe nigérian et relayées par plusieurs médias économiques africains.

La future installation devrait traiter jusqu’à 700 000 barils de pétrole brut par jour. Si cette capacité est atteinte, elle deviendrait la plus importante raffinerie d’Afrique de l’Est. Le groupe Dangote vise une mise en service autour de 2030.

Le site se trouve dans la zone de Magogoni, intégrée au corridor LAPSSET. Cet acronyme désigne un vaste programme kényan reliant le port de Lamu à l’Éthiopie et au Soudan du Sud par des infrastructures portuaires, routières, ferroviaires et énergétiques.

Le choix du Kenya peut surprendre. Le pays ne produit pas encore de pétrole à une échelle suffisante pour alimenter une telle installation. Toutefois, une raffinerie n’a pas besoin d’être implantée dans un pays producteur. Elle peut importer son brut par voie maritime, puis redistribuer les produits raffinés vers plusieurs marchés.

Le ministre kényan de l’Énergie et du Pétrole, Opiyo Wandayi, a défendu cette logique. Le marché international, a-t-il expliqué, permettrait à l’installation de s’approvisionner au-delà des seules ressources de la région.

Le groupe Dangote cite souvent Singapour comme précédent. Cette cité-État asiatique produit très peu de pétrole, mais elle s’est imposée comme une plateforme mondiale de raffinage et de négoce grâce à ses infrastructures portuaires.

Un investissement majeur, mais des garanties encore attendues

Pour le Kenya, l’enjeu dépasse la construction d’une usine. Le pays importe une grande partie des carburants consommés par ses ménages, ses entreprises et ses transports. Une production régionale pourrait réduire la dépendance aux cargaisons venues du Moyen-Orient ou d’autres marchés internationaux.

Cependant, une raffinerie ne garantit pas automatiquement une baisse des prix à la pompe. Le coût du pétrole brut, le transport maritime, les taxes, les marges de distribution et le taux de change continueront de peser sur la facture des consommateurs kényans.

Le projet prévoit également une centrale électrique d’environ 1 000 mégawatts. Elle doit alimenter la raffinerie et soutenir l’implantation d’autres industries autour du port de Lamu. Cette composante est stratégique dans une région où le coût et la fiabilité de l’électricité restent des facteurs déterminants pour l’industrialisation.

Aliko Dangote affirme que la raffinerie pourrait créer jusqu’à 60 000 emplois pendant sa construction et son développement. Ce chiffre inclutrait les emplois directs, les sous-traitants et les activités induites. Il devra toutefois être précisé dans les études économiques détaillées du projet.

La question de l’approvisionnement demeure également centrale. Les réserves pétrolières de l’Ouganda et les projets kényans dans le bassin de Lokichar pourraient, à terme, fournir une partie du brut. Mais les volumes, les calendriers et les infrastructures nécessaires ne sont pas encore alignés sur une capacité de 700 000 barils par jour.

Les documents publics kényans évoquent notamment un projet de pipeline entre Lokichar, dans le nord du Kenya, et Lamu. Sa capacité envisagée est très inférieure à celle de la future raffinerie. Le groupe devra donc probablement combiner plusieurs sources d’approvisionnement africaines et internationales.

À Lamu, les habitants réclament une place dans la décision

Le développement du projet suscite déjà des contestations locales. Des habitants demandent une meilleure indemnisation pour les terrains concernés. Cette revendication a pris une nouvelle dimension après une décision judiciaire demandant le maintien du statu quo sur le site, le temps d’examiner une procédure engagée par des résidents qui revendiquent des droits fonciers.

Dangote a assuré que son groupe n’utiliserait que les terrains mis à sa disposition par les autorités. Il a aussi déclaré que le chantier ne serait pas suspendu par les protestations ou les contestations judiciaires.

Cette position ne règle pas la question de la concertation. Walid Ali, cofondateur de l’organisation environnementale Save Lamu, affirme que les communautés veulent accéder aux conclusions de l’étude d’impact environnemental. Elles souhaitent notamment connaître les mesures prévues pour limiter les effets du chantier sur les écosystèmes et les activités locales.

Lamu n’est pas un territoire vierge de tensions autour des grands projets. Le corridor LAPSSET doit renforcer les échanges régionaux, mais il transforme aussi les usages des terres, des zones côtières et des espaces de pêche. Les bénéfices nationaux attendus ne suffisent donc pas à répondre aux préoccupations des habitants directement concernés.

Le précédent de la centrale à charbon de Lamu reste présent dans les mémoires. En 2019, la justice kényane avait annulé l’autorisation environnementale du projet, en estimant que la consultation publique n’avait pas été suffisante. La future raffinerie devra tenir compte de cette jurisprudence et démontrer que les procédures d’évaluation sont solides.

Un projet qui dépasse les frontières du Kenya

La raffinerie s’inscrit dans la compétition régionale pour devenir la principale porte d’entrée énergétique de l’Afrique de l’Est. Le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda cherchent chacun à renforcer leur rôle dans le transport, le stockage ou la transformation des hydrocarbures.

L’Ouganda développe ses propres projets pétroliers et envisage une raffinerie près de Hoima. La Tanzanie dispose d’un accès maritime direct et discute depuis plusieurs années de nouvelles infrastructures énergétiques. Le choix de Lamu donnera donc au Kenya un avantage potentiel, mais il exposera aussi le projet à la concurrence des ports voisins.

Pour la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, qui facilite l’intégration économique entre plusieurs pays de la région, la raffinerie pourrait renforcer les échanges de produits pétroliers. Elle pourrait desservir le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi et, selon les infrastructures disponibles, d’autres marchés enclavés.

La réussite du projet dépendra toutefois de conditions précises : financement effectivement mobilisé, sécurisation foncière, transparence des indemnisations, validation environnementale, disponibilité du brut et construction des réseaux de transport.

Le lancement du 30 septembre 2026 marquera donc une étape politique et symbolique. Il ne constituera pas encore la preuve de la viabilité économique du complexe. Pour les habitants de Lamu comme pour les consommateurs de la région, le prochain indicateur sera la capacité du projet à transformer une promesse industrielle en bénéfices vérifiables, sans écarter les communautés de la décision.