Un marché plus exigeant, au moment où le Togo veut garder la main sur sa filière

Au sud-ouest du Togo, dans les zones de caféiculture et de cacaoculture, la saison ne se joue plus seulement au prix payé au bord du champ. Elle se joue aussi à la frontière, dans les quais d’embarquement et dans les dossiers de traçabilité. Pour les planteurs comme pour les exportateurs, le vrai enjeu est désormais simple : transformer une récolte plus abondante en ventes formelles, sans laisser filer la valeur hors du circuit national.

Cette tension s’inscrit dans une filière importante pour l’économie togolaise, encadrée par le Comité de coordination pour les filières café et cacao, basé à Kpalimé, dans la région des Plateaux. Le Togo reste un petit producteur à l’échelle mondiale, mais le café et le cacao comptent parmi ses cultures d’exportation les plus suivies, au même titre que le coton ou le soja dans le débat sur la diversification agricole. Dans la sous-région, le sujet dépasse d’ailleurs les seuls producteurs togolais : la CEDEAO surveille de près les chaînes de valeur agricoles, tandis que l’Union européenne impose désormais des règles plus strictes sur les produits liés à la déforestation.

Des volumes en hausse, mais des sorties officielles en repli

Le bilan de la campagne 2025-2026 montre un paradoxe net. Le 4 septembre 2026, à Kpalimé, les autorités togolaises ont lancé la nouvelle campagne de commercialisation tout en dressant le bilan de la précédente. Sur la campagne 2025-2026, le pays a exporté 2 782 tonnes de café et 9 070 tonnes de cacao, contre 4 400 tonnes de café et 24 000 tonnes de cacao sur 2024-2025. Les exportations ont donc reculé fortement, alors même que la production nationale a progressé, selon les acteurs de la filière.

Le ministère chargé du commerce a, dès le lancement de la campagne précédente le 26 septembre 2025 à Kpalimé, reconnu les progrès réalisés en 2024-2025, mais aussi les fragilités du circuit. Il avait alors dénoncé la surenchère des prix locaux et l’intervention d’exportateurs frauduleux non enregistrés. Le message était clair : sans discipline commerciale, la hausse de la production ne se traduit pas automatiquement par davantage d’exportations déclarées.

Les autorités togolaises attribuent la contre-performance de 2025-2026 à un contexte « particulier, voire complexe », marqué par la présence d’acteurs non professionnels et non enregistrés, venus de certains pays de la sous-région. Elles y voient un facteur de perturbation des prix d’achat et de la qualité des lots. Le gouvernement appelle donc à renforcer la lutte contre la contrebande, afin de préserver à la fois les revenus des producteurs et la réputation des lots togolais sur les marchés extérieurs.

Campagne Café exporté Cacao exporté
2024-2025 4 400 tonnes 24 000 tonnes
2025-2026 2 782 tonnes 9 070 tonnes

Traçabilité, contrôle et concurrence informelle : le nouveau terrain de bataille

Le durcissement européen change aussi la donne. Le règlement européen 2023/1115 sur la déforestation impose, pour le cacao et le café, des exigences de diligence raisonnable, de géolocalisation et de preuve que les produits ne proviennent pas de terres récemment déboisées. Son application générale a été fixée au 30 décembre 2025, avec des délais supplémentaires pour certaines petites entreprises. En pratique, cela oblige les chaînes d’approvisionnement à être plus lisibles du champ au conteneur.

Le Togo n’est pas resté immobile. Le Comité de coordination pour les filières café et cacao publie des statistiques et des listes d’opérateurs enregistrés pour la campagne 2025-2026, ce qui montre une volonté de mieux organiser le secteur. Le gouvernement a aussi renforcé les contrôleurs de qualité avec du matériel de terrain, dont des motos tout-terrain, des sondes de prélèvement et des balances électroniques. Ce n’est pas un détail logistique : dans une filière où la qualité conditionne le prix, le contrôle devient un outil économique autant qu’un outil administratif.

La stratégie officielle mise également sur la montée en gamme. Le gouvernement cite des centres de traitement post-récolte inaugurés en 2026 à Kessibo-Abrewankor, dans la préfecture de Wawa, et à Mpoti, dans la préfecture de Blitta. L’objectif est de mieux fermenter, sécher et trier les fèves pour vendre moins de volume brut et davantage de qualité valorisée. Cette orientation rejoint une tendance plus large en Afrique de l’Ouest : les États cherchent à reprendre de la valeur sur place, au lieu de rester cantonnés au seul rôle de fournisseurs de matières premières.

Ce que cela change pour les producteurs, les exportateurs et l’économie togolaise

Pour les producteurs togolais, la période est ambivalente. D’un côté, des prix plus tendus et une meilleure organisation peuvent soutenir le revenu. De l’autre, la concurrence d’acheteurs informels peut tirer les volumes hors du circuit encadré et fragiliser les coopératives comme les exportateurs enregistrés. La présidente de campagne a d’ailleurs insisté, en 2025, sur la nécessité de moraliser le circuit de commercialisation. L’enjeu est concret : si le produit part hors des statistiques nationales, le pays perd des recettes, des taxes et de la visibilité commerciale.

Pour les opérateurs formels, la pression monte aussi. Ils doivent financer la conformité, la collecte des données de parcelle, les audits, le tri et la séparation des lots. Mais cette contrainte peut devenir un avantage compétitif si elle permet d’accéder à des marchés plus rémunérateurs. C’est le cœur du dilemme togolais : accepter un surcroît de discipline pour sécuriser l’accès à l’Europe, ou laisser la filière se disperser dans des circuits moins contrôlés mais plus opaques.

La portée continentale est réelle. Le café et le cacao restent deux produits symboliques des échanges agricoles africains, mais ils entrent désormais dans une phase où la souveraineté commerciale ne se mesure plus seulement au tonnage exporté. Elle se mesure aussi à la capacité des États à documenter l’origine, à protéger les producteurs contre la fraude et à faire converger qualité, traçabilité et valeur ajoutée. Au Togo, la campagne 2026-2027 commence donc avec une double équation : reconquérir les volumes officiels perdus et prouver que la filière peut tenir les standards du marché mondial sans marginaliser les petits acteurs.