Quand la rentrée scolaire croise le problème du logement

À Koumassi, dans le sud d’Abidjan, la reprise des classes n’a pas seulement parlé cahiers et uniformes. Elle a aussi rappelé une réalité plus dure : quand un quartier est démoli sans solution de relogement rapide, ce sont parfois les écoles qui deviennent des abris provisoires. Dans une commune où l’espace est rare et la pression foncière forte, la frontière entre urgence sociale et calendrier scolaire se brouille vite.

Le cas de Koumassi s’inscrit dans une dynamique plus large du Grand Abidjan. Le district autonome concentre une part majeure de la population urbaine du pays, tandis que les quartiers précaires restent nombreux et difficiles à résorber. Les données publiques déjà diffusées par l’État évoquent environ 200 quartiers précaires dans le district, pour plus de 8 000 hectares, soit près de 17 % de la surface urbanisée. Dans ce contexte, les opérations de déguerpissement posent toujours la même question : comment réaménager sans déplacer la vulnérabilité d’un endroit à l’autre ?

Ce qui s’est passé à Koumassi

Le 14 septembre 2026, jour de rentrée des classes en Côte d’Ivoire, l’école BAD de Koumassi a accueilli des enfants qui reprenaient les cours, mais aussi des familles encore installées dans sa cour après le déguerpissement du quartier Campement, intervenu le 3 juin 2026. Selon les autorités, l’opération a touché un quartier présenté comme occupé sans titre valable. Depuis, une partie des ménages concernés a trouvé refuge dans des établissements scolaires ou dans des sites temporaires, le temps d’obtenir une solution plus durable.

Le gouvernement affirme avoir déjà apporté un premier appui à 400 ménages déguerpis. Le 28 juin 2026, la ministre chargée de la solidarité a annoncé, au lycée municipal de Koumassi, une aide financière de 250 000 FCFA par ménage, complétée par des kits alimentaires et des kits de première nécessité avec l’appui de l’UNICEF. De son côté, la mairie de Koumassi a mis en place une cellule de crise et multiplié les échanges avec les familles restées sans solution pérenne.

Les personnes installées à l’école disent pourtant ne pas pouvoir quitter les lieux sans argent pour payer un nouveau logement. Leur demande est simple : une aide de départ, capable de couvrir caution, premier loyer et frais d’installation. Dans le marché locatif abidjanais, les exigences sont souvent élevées, parfois dix ou onze mois d’avance selon les témoignages recueillis sur place. Cette réalité explique pourquoi des familles restent bloquées, même après avoir été recensées et assistées une première fois.

Un dossier social, mais aussi urbain et éducatif

Au fond, le dossier de Koumassi dépasse largement la seule question du déguerpissement. Il met en lumière l’écart entre la croissance d’Abidjan et la capacité du logement formel à suivre. Les analyses de la Banque mondiale sur la ville montrent qu’une urbanisation rapide, sans planification suffisante, alimente les habitats informels et les tensions sur les services urbains. UN-Habitat rappelle, de son côté, que le district d’Abidjan est composé de 13 communes et qu’il reste un laboratoire des politiques urbaines ivoiriennes.

La séquence est aussi sensible pour l’école. La rentrée 2026-2027 a été confirmée par le ministère de l’Éducation nationale pour le lundi 14 septembre, sur tout le territoire. Les autorités ont donc dû gérer un paradoxe concret : rouvrir les classes tout en demandant à des familles hébergées dans une école de libérer les lieux. Pour les élèves, le risque est double : perturbation des cours et exposition à un climat d’instabilité qui pèse sur la concentration, la santé et la dignité.

Ce type de situation touche plus durement les femmes et les enfants, très présents parmi les ménages déplacés de Campement. Les témoignages recueillis montrent des conditions de vie précaires, notamment l’usage des sanitaires de l’école et l’installation de bagages dans les espaces destinés aux élèves. Là encore, le sujet n’est pas seulement humanitaire. Il interroge l’organisation urbaine, la préparation des opérations de déguerpissement et la disponibilité de solutions transitoires avant toute démolition.

Ce que révèle la séquence pour la Côte d’Ivoire et la région

En Côte d’Ivoire, cette affaire illustre une ligne de crête politique. D’un côté, l’État affirme vouloir remettre de l’ordre dans l’occupation du sol et sécuriser le foncier. De l’autre, les déguerpissements, lorsqu’ils précèdent les solutions de relogement, déplacent le problème vers des lieux déjà fragiles. Dans un pays où Abidjan concentre l’activité économique, la question du logement social, de l’urbanisme et de la protection des ménages modestes devient un enjeu de stabilité autant que de justice sociale.

La portée est aussi régionale. Dans plusieurs capitales d’Afrique de l’Ouest, la croissance urbaine dépasse la vitesse des infrastructures. La CEDEAO, qui regroupe les États de la sous-région, n’a pas la main sur les politiques foncières nationales, mais ses États membres partagent la même équation : migrations internes, hausse des loyers, extension des quartiers informels et pression sur les écoles, les routes et l’assainissement. Abidjan n’est donc pas une exception ; elle sert plutôt de miroir à d’autres métropoles ouest-africaines confrontées à la même transition urbaine.

La suite dépendra de la vitesse du relogement, de la capacité des autorités à éviter que d’autres familles n’occupent à nouveau des établissements scolaires, et des décisions qui suivront sur le dossier foncier de Koumassi Campement. À court terme, le sujet restera lié à deux impératifs : préserver l’école comme lieu d’apprentissage et traiter le logement populaire comme une politique publique à part entière, et non comme une urgence intermittente.