À Kinshasa, une marche politique a viré au test de force
À Kinshasa, une manifestation ne se résume presque jamais à un simple cortège. Elle dit aussi l’état de la rue, la solidité des institutions et la capacité du pouvoir à laisser l’espace public respirer. Le 15 septembre, la marche de la coalition d’opposition C64, annoncée comme pacifique et dirigée contre un projet de changement de Constitution, a justement révélé ces tensions au grand jour.
Le sujet dépasse le seul face-à-face entre partisans et adversaires du président Félix Tshisekedi. En République démocratique du Congo, la révision constitutionnelle reste un dossier politiquement inflammable, parce qu’elle touche au souvenir des alternances bloquées et aux soupçons récurrents de glissement vers une prolongation du pouvoir. La Constitution de 2006, révisée en 2011, encadre pourtant strictement la révision et le recours au référendum.
Ce que disent les faits établis
Selon plusieurs sources de terrain, la marche du 15 septembre 2026 a rassemblé des militants de l’opposition à Kinshasa, notamment vers l’échangeur de Limete, avant d’être encadrée puis dispersée dans un climat de forte tension. Des heurts ont éclaté à proximité du quartier général de l’UDPS, le parti présidentiel, et des jeunes présentés comme membres de la Force du progrès, structure rattachée à ce parti, ont été vus avec des armes blanches dans la foule ou à ses abords.
L’opposition affirme qu’un de ses membres, Manassé Lomboto Bomengola, cadre chargé de la sécurité au sein d’ADD Congo, est mort après avoir été pris à partie pendant ces affrontements. Des articles publiés après la manifestation décrivent sa mort comme survenue le 15 septembre à Kinshasa, au milieu d’attaques attribuées par l’opposition à des militants de la mouvance présidentielle.
Le secrétaire général de l’UDPS, Augustin Kabuya, rejette ces accusations. Il affirme au contraire que les militants de la C64 disposaient eux-mêmes de machettes et de bâtons, et dit avoir demandé à ses propres partisans de rester chez eux. De son côté, la Commission nationale des droits de l’homme a annoncé une mission pour établir les circonstances exactes de la mort du militant et comprendre l’enchaînement des violences.
Le ministère de la Justice a, lui, demandé au procureur général d’ouvrir une enquête. Les autorités provinciales évoquent une vingtaine d’arrestations liées aux incidents. Cette séquence donne à l’affaire une dimension judiciaire immédiate, au-delà de la bataille de communication entre camp présidentiel et opposition.
Un vieux sujet congolais : la rue, la Constitution et la méfiance
La RDC n’en est pas à sa première crise politique autour du calendrier institutionnel. La proposition de loi sur l’organisation du référendum a déjà été adoptée en juin par l’Assemblée nationale, ce qui a ravivé les inquiétudes de l’opposition et d’une partie de la société civile. Dans ce climat, la marche du 15 septembre n’était pas seulement un rendez-vous militant. Elle était aussi un baromètre de confiance entre pouvoir et contestation.
Le choix de Kinshasa n’est pas anodin. La capitale concentre les sièges des institutions, les grands axes de mobilisation et une partie décisive de l’opinion urbaine. Quand la tension monte dans la ville, elle rejaillit vite sur le Parlement, la présidence, la justice et les médias. À l’inverse, une contestation contenue dans la rue peut freiner l’élan d’un pouvoir qui veut garder la main sur le récit institutionnel.
L’enjeu est aussi sécuritaire. Les témoignages sur des jeunes armés de machettes posent une question très concrète : qui protège les manifestations, et qui contrôle les groupes de pression qui gravitent autour des partis ? En RDC, la frontière entre encadrement politique, intimidation et violence de rue reste souvent floue, ce qui fragilise le droit de manifester et alimente la défiance envers la police comme envers les partis eux-mêmes.
Ce que cela change pour les Congolais, et au-delà
Pour les militants de l’opposition, la mort de Manassé Lomboto devient un symbole. Pour le pouvoir, l’enjeu est autre : éviter que l’affaire ne se transforme en preuve d’un dérapage politique toléré, voire couvert. Pour la population, surtout à Kinshasa, la conséquence immédiate est plus terre à terre : peur des rassemblements, risques pour les petits commerces du trajet des marches, et impression que les affrontements politiques se règlent trop souvent au contact des corps, pas par le débat institutionnel.
La présence de la CNDH dans ce dossier compte davantage qu’un simple communiqué. Cette institution peut documenter les violations alléguées, mais elle ne pourra convaincre que si son travail est perçu comme indépendant. Dans les épisodes précédents de violences politiques à Kinshasa, l’absence de preuves solides ou de conclusions incontestées a souvent laissé le champ libre aux versions concurrentes.
Sur le plan régional, la RDC se trouve prise entre plusieurs cercles d’intégration. Elle appartient à la fois à la SADC et à la Communauté d’Afrique de l’Est, deux ensembles qui regardent de près la stabilité politique congolaise, surtout dans un pays qui pèse déjà sur les équilibres sécuritaires et commerciaux d’Afrique centrale, de l’Est et australe. Une crise de gouvernance à Kinshasa ne reste donc jamais purement nationale.
La suite dépendra de trois échéances : la crédibilité de l’enquête annoncée, l’évolution du débat sur la révision constitutionnelle et la capacité des acteurs politiques à encadrer leurs bases sans les transformer en bras armés. Dans une capitale où les signaux politiques se lisent vite, la moindre nouvelle manifestation dira si la confrontation reste contenue ou si elle s’installe durablement dans le paysage congolais.