À Kinshasa, la rue reste un test politique
À Kinshasa, la contestation ne se limite plus aux discours. Elle se mesure aussi à la capacité d’un camp à occuper l’espace public, à tenir une marche et à imposer son récit. Mardi 15 septembre 2026, la coalition d’opposition C64 a voulu transformer cette démonstration en signal politique contre tout projet de réforme constitutionnelle présenté comme un risque de troisième mandat pour Félix Tshisekedi. La marche a bien eu lieu par endroits, mais elle a aussi été freinée, dispersée ou empêchée selon les villes et les points de passage.
Dans la capitale congolaise, le sujet dépasse le seul calendrier d’un rassemblement. Il touche à la liberté de manifester, à la lecture de la Constitution et à l’équilibre entre majorité, opposition et forces de sécurité. La République démocratique du Congo, pays d’Afrique centrale gouverné depuis Kinshasa, traverse en parallèle une nouvelle flambée d’Ebola qui a conduit les autorités sanitaires à rappeler des mesures de surveillance et de limitation des grands rassemblements. Cela a donné à la journée du 15 septembre une dimension supplémentaire : politique, sanitaire et sécuritaire à la fois.
Un bras de fer ancien autour de la Constitution
Le cœur du désaccord est connu. La Constitution congolaise de 2006, révisée en 2011, protège explicitement le nombre et la durée des mandats du président de la République dans son article 220. Elle encadre aussi les révisions constitutionnelles et reconnaît, à l’article 26, la liberté de manifester pacifiquement, moyennant information préalable des autorités. C’est sur ce terrain juridique que l’opposition a construit sa campagne depuis plusieurs mois.
La C64, coalition formée autour de plusieurs figures majeures de l’opposition congolaise, a lancé sa séquence de mobilisation au printemps 2026. Elle réunit notamment Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Moïse Katumbi, Augustin Matata Ponyo et Delly Sesanga. Depuis mai, elle martèle qu’elle ne veut ni révision ni changement de la Loi fondamentale, et qu’un débat sur le référendum ouvrirait la voie à une remise en cause des garde-fous institutionnels. Cette lecture est reprise par plusieurs médias congolais et par des comptes rendus d’acteurs institutionnels et politiques.
Le pouvoir, lui, renvoie l’opposition à la procédure et au dialogue. Au lendemain de la marche du 15 septembre, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a rejeté les accusations de manipulation et a appelé les acteurs politiques à rejoindre le processus de dialogue annoncé par le président. Il a aussi dénoncé la circulation de faux communiqués attribués à l’opposition, accusés d’avoir semé la confusion autour de la scolarisation des enfants.
Ce qui s’est passé le 15 septembre
À Kinshasa, la marche a commencé dans un climat de tension. Des centaines de personnes se sont rassemblées sur des axes de la capitale, avec un dispositif policier important. Des heurts ont éclaté lorsque des manifestants ont rencontré des barrages de militants pro-pouvoir dans la commune de Limete, avant l’usage de gaz lacrymogène par la police. Le mouvement n’a pas pris la forme d’un défilé linéaire et maîtrisé ; il a plutôt ressemblé à une progression empêchée, puis fragmentée.
L’opposition affirme que la dispersion n’était pas seulement le fait du maintien de l’ordre. Elle accuse aussi des groupes proches du pouvoir d’avoir cherché à provoquer ou à bloquer la mobilisation. Cette version est contestée par l’exécutif, qui dit défendre l’ordre public. Dans d’autres villes, le scénario a été plus dur encore. À Matadi, dans le Kongo-Central, la police a empêché la marche dès son point de départ. À Kananga, la manifestation a été dispersée à coups de gaz lacrymogènes, avec plusieurs interpellations signalées. À Lubumbashi, la mobilisation n’a pas pu se tenir normalement.
Le tableau général est donc celui d’une journée de pression politique réelle, mais inégale selon les villes. Il confirme que la C64 reste une plateforme d’opposition capable d’agréger des forces dispersées, sans pour autant garantir une mobilisation uniforme sur tout le territoire. Des sources congolaises avaient d’ailleurs déjà décrit, ces dernières semaines, des étapes de préparation, des reports et des tensions autour d’autres rendez-vous de rue.
Ce que cette séquence change pour les Congolais
Pour les dirigeants, l’enjeu est institutionnel. Le pouvoir veut conserver l’initiative sur la réforme constitutionnelle, tout en évitant l’image d’un passage en force. L’opposition, elle, cherche à faire de la Constitution un verrou politique incontestable. Le texte fondamental lui offre un argument solide : l’article 220 place le nombre et la durée des mandats présidentiels hors de portée d’une révision ordinaire. La bataille est donc moins technique qu’elle n’en a l’air. Elle porte sur la légitimité de l’interprétation, et sur le rapport de force dans la rue, le Parlement et l’opinion.
Pour les habitants, l’effet est plus concret. Dans la capitale, chaque mobilisation ravive la crainte des blocages de circulation, des gaz lacrymogènes, des arrestations et des interruptions d’activités commerciales. Dans les provinces, où l’économie informelle structure une large part de la vie quotidienne, une marche peut peser sur les transports, les marchés et l’accès aux services. En période d’Ebola, la question sanitaire ajoute une contrainte supplémentaire : les autorités et les partenaires de santé ont demandé des mesures adaptées sur les rassemblements et la mobilité, ce qui brouille encore davantage la frontière entre sécurité publique et restriction politique.
La portée régionale est nette. En Afrique centrale, la RDC n’est pas un cas isolé : la bataille autour des mandats, des révisions constitutionnelles et du contrôle de la rue traverse plusieurs pays du continent. Mais Kinshasa occupe une place particulière, par son poids démographique, sa centralité politique et sa position dans la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC. Chaque crispation y est observée au-delà des frontières, parce qu’elle dit quelque chose de l’état des contre-pouvoirs, de la solidité des institutions et de la capacité d’un pouvoir à organiser une transition sans rupture.
Reste la suite. Le pouvoir a annoncé un dialogue politique, l’opposition continue de rejeter toute idée de réforme touchant aux mandats, et la santé publique impose déjà des prudences supplémentaires. Dans un pays vaste, fragmenté et politiquement sensible, la prochaine étape ne se jouera pas seulement dans les communiqués. Elle se jouera dans la manière dont Kinshasa, les provinces et les institutions arbitreront entre ordre public, libertés et stabilité politique.