À Gabès, la patience a atteint sa limite
À Chott Salem, dans le sud-est tunisien, beaucoup de familles vivent avec une contradiction quotidienne : travailler, respirer et élever des enfants à quelques mètres d’un complexe industriel qui structure l’économie locale, mais qui alimente aussi depuis des années la colère des habitants. À Gabès, la question n’est plus seulement celle de la pollution. Elle touche désormais à la dignité, à la santé et à la place laissée aux habitants dans les choix industriels du pays.
Cette ville du gouvernorat de Gabès porte un poids particulier dans la trajectoire tunisienne. Le bassin phosphatier reste un pilier des exportations et de l’équilibre commercial, tandis que le Groupe chimique tunisien transforme le phosphate en engrais et produits chimiques. Mais ce modèle a aussi concentré les rejets, les odeurs et les tensions sociales autour de la baie. La mobilisation citoyenne, elle, s’est organisée durablement autour du collectif Stop Pollution, actif depuis 2012.
Un dossier industriel, social et judiciaire
Le contentieux a pris une nouvelle dimension en 2025 et au début de 2026. La procédure en référé visant l’arrêt des unités polluantes du Groupe chimique tunisien a été reportée à plusieurs reprises avant que le tribunal de première instance de Gabès ne rejette, le 26 février 2026, la demande de suspension, au motif que le préjudice n’avait pas été démontré, selon la presse tunisienne et les comptes rendus repris par l’agence TAP. Le collectif Stop Pollution a aussitôt dénoncé un coup dur pour les habitants.
Cette décision a pesé lourd dans les rues de Gabès. Elle a été perçue, par les militants, comme une forme de déni du vécu local. Pourtant, la contestation n’a pas disparu. Au contraire, elle s’est maintenue à travers des rassemblements, des communiqués et des manifestations rappelant que le problème ne se limite pas à un conflit technique entre experts. Il s’agit d’un choix de société : faut-il réparer à la marge un outil industriel vétuste ou repenser en profondeur la manière dont la région est exposée aux nuisances ?
La présidence tunisienne a, elle aussi, réinvesti le dossier. Le 13 janvier 2026, Kaïs Saïed a reçu le rapport final d’une équipe de travail chargée de proposer des solutions urgentes. Il a promis des mesures techniques, financières et structurelles pour mettre fin aux sources de pollution, en attendant une stratégie nationale plus large. Puis, le 10 août 2026, il s’est rendu à Gabès lors d’une visite non annoncée et a de nouveau appelé à traiter les causes de la pollution plutôt que ses seules conséquences.
Le président a également lié le dossier à la lutte contre la corruption et à la remise en ordre des services publics. Ce cadrage présidentiel répond à une attente réelle d’action, mais il laisse encore ouverte la question essentielle : quel calendrier, quels investissements et quelles priorités industrielles ? À ce stade, les annonces demeurent prudentes, alors que les habitants attendent des décisions lisibles et vérifiables.
Ce que révèle Gabès sur le modèle tunisien
Le dossier de Gabès dépasse largement le seul périmètre d’une ville côtière. Il interroge la manière dont la Tunisie arbitre entre sécurité sanitaire, emploi industriel, recettes d’exportation et entretien des équipements publics. Le secteur des mines et des phosphates reste important pour le pays, mais son poids macroéconomique ne suffit pas à dissiper la question locale : qui supporte le coût environnemental, et qui bénéficie réellement de la valeur produite ? Les données disponibles montrent surtout un secteur stratégique, longtemps central dans les exportations et dans l’organisation industrielle du pays.
Dans la pratique, les effets sont très inégaux. Pour les habitants de Chott Salem et des quartiers proches du complexe, la pollution se traduit par des contraintes quotidiennes, des inquiétudes sanitaires et une dégradation durable du cadre de vie. Pour l’État, elle pose un dilemme budgétaire et industriel. Pour les salariés et les sous-traitants, elle ouvre aussi une autre incertitude : un démantèlement brutal sans plan de transition pourrait déplacer le problème au lieu de le résoudre. C’est précisément pour cela que le débat tunisien est devenu plus large que la simple fermeture d’unités vétustes.
Des spécialistes tunisiens rappellent d’ailleurs que certaines unités sont trop anciennes pour être seulement « dépolluées ». D’autres peuvent être modernisées. L’enjeu technique est donc réel, mais il ne doit pas servir de prétexte à l’attente indéfinie. Les comptes rendus disponibles mentionnent plusieurs projets de dépollution, dont un projet de lavage des gaz NOx déjà achevé et un autre sur les gaz ammoniac à l’arrêt depuis 2018. Le chantier est donc fragmenté, avec des résultats partiels et une temporalité lente face à l’urgence sociale ressentie sur place.
Cette lenteur nourrit la lassitude. Mais elle nourrit aussi une forme de persévérance civique. Stop Pollution continue de porter la revendication d’un environnement sain, en reliant la crise de Gabès à une question plus large : quel modèle de développement la Tunisie veut-elle pour ses régions industrielles ? Dans ce pays où les arbitrages économiques restent très centralisés à Tunis, Gabès est devenu un test. Un test de crédibilité pour les institutions, mais aussi un test de justice territoriale.
Une affaire tunisienne, mais aussi maghrébine et méditerranéenne
Le cas de Gabès résonne au-delà de la Tunisie. Dans plusieurs pays du Maghreb et de l’espace méditerranéen, des territoires industriels supportent encore les coûts environnementaux d’activités stratégiques sans que les bénéfices ne soient clairement redistribués localement. Le débat tunisien renvoie donc à une question continentale plus large : comment concilier industrialisation, souveraineté économique et droit à un environnement sain ?
La suite dépendra moins des mots d’ordre que des décisions concrètes. La traduction du rapport présidentiel en mesures opérationnelles, l’état des unités les plus vétustes, les moyens consacrés à la dépollution et la place donnée aux habitants dans le suivi du dossier seront décisifs. À Gabès, la bataille n’oppose pas seulement deux camps. Elle révèle un pays qui cherche encore le point d’équilibre entre industrie, santé publique et confiance civique.