À Dakar, le plastique ne disparaît pas avec les interdictions

Dans les rues de Dakar, le problème n’est pas seulement visible. Il s’accroche aux marchés, aux caniveaux, aux plages et aux habitudes de consommation. Le Sénégalais Modou Fall a choisi une manière simple et frappante de le rappeler : se couvrir de déchets plastiques pour rendre la pollution impossible à ignorer.

Son image attire, dérange parfois, mais elle dit quelque chose de très concret. Le pays dispose bien d’un cadre juridique contre les sachets plastiques. Pourtant, la présence de ces déchets reste massive dans l’espace public, tandis que la collecte et le recyclage avancent plus lentement que leur diffusion.

Un combat individuel dans un cadre national déjà fixé

Le Sénégal a interdit, depuis 2015, la production, l’importation, la détention, la distribution et l’utilisation de sachets plastiques de faible micronnage. Le cadre a encore été consolidé avec le nouveau Code de l’environnement, adopté en 2023. Sur le papier, l’arsenal existe. Dans la pratique, l’application reste inégale.

C’est là que l’action de Modou Fall prend tout son sens. Son militantisme ne remplace pas la politique publique. Il rappelle plutôt ce qu’une loi ne suffit pas à produire seule : des contrôles suivis, des alternatives disponibles, une filière de tri, et des comportements qui changent durablement. À Dakar, capitale du Sénégal, la bataille se joue autant dans les quartiers populaires que dans les zones commerçantes et sur le littoral.

Le contexte régional renforce l’urgence. À l’échelle africaine, les ministres de l’environnement réunis au sein de la Conférence ministérielle africaine sur l’environnement ont appelé à mettre fin à la pollution plastique et à l’enfouissement sauvage des déchets. Le Sénégal n’est donc pas isolé. Il se trouve au cœur d’un sujet désormais continental.

Les faits : un militant de terrain, de Dakar aux régions

Modou Fall, connu depuis plusieurs années sous le surnom de « l’homme plastique », parcourt Dakar et d’autres localités du pays vêtu d’une tenue fabriquée à partir de déchets plastiques. Son objectif est clair : attirer l’attention sur l’ampleur de la pollution et pousser à une meilleure application des textes existants.

Son action s’inscrit dans une continuité. Depuis au moins une décennie, il sensibilise dans les marchés, les rues et les espaces publics. Il parle aux passants, aux commerçants, aux jeunes et aux familles. Son message est simple : le plastique à usage unique ne disparaît pas quand on le jette. Il s’accumule, finit dans les caniveaux, rejoint parfois les plages, puis gagne les eaux côtières.

Cette réalité est bien documentée par les autorités sénégalaises elles-mêmes. Le ministère chargé de l’environnement rappelle que le littoral sénégalais fait face à une pollution domestique et industrielle persistante. D’autres programmes publics, appuyés par des bailleurs africains et internationaux, cherchent à renforcer la collecte, la valorisation et le recyclage. Mais l’écart entre l’ambition et le terrain reste visible.

Pourquoi son message touche un point sensible

La force de Modou Fall tient à sa méthode. Il ne parle pas depuis un bureau. Il marche, montre, explique et répète. Dans un pays où une part importante des déchets solides n’est pas correctement traitée, le plastique représente un problème de santé publique, d’assainissement urbain et de gestion économique. Chaque sac abandonné coûte ensuite en nettoyage, en drainage des eaux et en dégradation des sites côtiers.

Le sujet dépasse aussi Dakar. Dans les villes secondaires, la collecte reste souvent plus irrégulière. Dans les zones rurales, les circuits de récupération sont moins denses. Et dans l’économie informelle, qui joue un rôle majeur dans la vente au détail, le recours aux emballages plastiques demeure pratique, rapide et peu coûteux. Le changement ne peut donc pas venir seulement de la répression.

Il faut aussi des solutions accessibles. Cela signifie des contenants de substitution, des systèmes de reprise, des emplois dans le tri et le recyclage, et des règles compréhensibles pour les acteurs du commerce. Le combat de Modou Fall met ainsi en lumière un point souvent oublié : la transition écologique ne réussit pas contre les usages quotidiens. Elle réussit avec eux, quand elle propose des alternatives réalistes.

Une portée africaine, bien au-delà du Sénégal

Le Sénégal fait partie des pays africains qui ont pris des engagements plus visibles contre les plastiques à usage unique. Mais comme ailleurs sur le continent, le défi ne se limite pas à voter une interdiction. Il faut contrôler les importations, soutenir les collectivités, structurer le recyclage et accompagner les consommateurs. C’est tout l’enjeu de la décennie en cours.

Cette histoire résonne aussi à l’échelle de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Les déchets ne s’arrêtent pas aux frontières administratives. Les marchés, les ports, les corridors commerciaux et les littoraux partagent les mêmes flux d’emballages. Une meilleure coordination régionale sur les plastiques pourrait donc renforcer les politiques nationales.

Pour le Sénégal, la suite se jouera sur deux terrains. D’un côté, la capacité de l’État à faire respecter ses propres lois. De l’autre, la montée d’initiatives locales capables de transformer les déchets en matière première ou en activité économique. Entre ces deux niveaux, la silhouette de Modou Fall agit comme un signal. Elle rappelle que la bataille contre le plastique ne se gagne ni par l’alerte seule, ni par la loi seule, mais par la cohérence entre les deux.