Un nouveau parti, mais pas encore une nouvelle équation
À Dakar, la bataille politique ne se joue plus seulement entre un président et un ancien allié. Elle pèse aussi sur une question très concrète pour les Sénégalais : qui portera, au Parlement, les réformes budgétaires et fiscales dont les comptes publics ont besoin ? Depuis le 25 juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye a sa propre formation, Kiiraay – les Patriotes républicains, présentée à Dakar comme un cadre destiné à protéger les institutions et à structurer son camp.
Ce choix intervient alors que le Sénégal reste engagé dans un rétablissement délicat de ses finances. Le Fonds monétaire international a indiqué, en juin 2026, que le déficit budgétaire global était passé de 13,4 % du PIB en 2024 à 6,4 % en 2025, mais que les vulnérabilités budgétaires et la dette demeuraient élevées. La BCEAO observe, elle aussi, une pression persistante sur les finances publiques dans l’UEMOA, où les États cherchent à élargir leurs recettes tout en limitant le coût de l’endettement.
Le lancement de Kiiraay ne change pas, à lui seul, le rapport de force institutionnel. À l’Assemblée nationale, le PASTEF conserve 130 des 165 sièges, selon la base de données de l’Union interparlementaire. Autrement dit, le président sénégalais bâtit son propre appareil politique sans disposer, pour l’instant, d’une majorité parlementaire qui lui soit directement acquise.
Le contentieux politique glisse vers les institutions
La rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ne date pas de ce week-end. Elle s’est durcie en mai 2026, lorsque le président a mis fin aux fonctions du Premier ministre, dans un climat déjà tendu autour de la conduite des réformes et de la discipline au sommet de l’État. Depuis, chacun reconstruit sa base. D’un côté, le chef de l’État cherche à agréger élus locaux, personnalités politiques et soutiens issus de la société civile. De l’autre, le PASTEF garde l’ossature parlementaire et une forte capacité de mobilisation militante.
Le différend a aussi pris une dimension juridique. Le 9 juillet 2026, le Conseil constitutionnel a été saisi d’un recours présidentiel contre une loi de révision constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale. Le dossier, visible sur le site de l’institution, montre que le bras de fer ne se limite plus aux alliances personnelles : il touche désormais à l’équilibre des pouvoirs, au rôle du Parlement et à la place du président dans le jeu partisan.
Dans ce contexte, Kiiraay a une fonction politique simple : donner à Bassirou Diomaye Faye un camp identifiable, capable de soutenir ses choix sans passer par les structures du PASTEF. C’est une réponse classique dans les systèmes où l’exécutif veut s’émanciper d’un parti devenu trop puissant. Mais au Sénégal, cette recomposition se fait au moment même où le pouvoir doit préserver la confiance des marchés, des partenaires régionaux et des bailleurs.
Les enjeux sont très concrets. Le gouvernement doit lever davantage de recettes, mieux maîtriser la dette et financer les investissements publics, sans accroître brutalement la pression sur les ménages et les entreprises. L’IMF a noté en juin que le redressement repose surtout sur la rationalisation des dépenses, mais que la vulnérabilité reste forte. La BCEAO, de son côté, souligne que les États de l’UEMOA continuent de recourir au marché régional pour couvrir leurs besoins de financement. Pour le Sénégal, cela signifie que toute réforme fiscale, toute loi de finances et tout arbitrage sur l’endettement a une portée immédiate sur l’école, les routes, l’énergie et les services publics.
Le Parlement devient donc l’espace décisif. Il vote le budget, examine les lois de finances et peut ralentir, amender ou accélérer les réformes. Tant que le président n’aura pas consolidé son propre ancrage, il devra composer avec une Assemblée où le PASTEF reste dominant. Le vrai test ne sera pas seulement politique ; il sera législatif et budgétaire.
Ce que cette recomposition dit du Sénégal et de la région
Au-delà du duel entre deux figures nées du même cycle politique, l’affaire dit quelque chose de plus large sur la transition sénégalaise. Le pays reste l’un des pôles institutionnels les plus suivis d’Afrique de l’Ouest, au sein de la CEDEAO, dans une période où plusieurs États de la sous-région ont connu des ruptures de pouvoir, des tensions sur l’État de droit ou des difficultés de financement. À Dakar, la stabilité ne se mesure donc pas seulement à l’absence de crise visible, mais à la capacité des institutions à absorber un désaccord au sommet sans bloquer l’action publique.
La portée continentale est la même. Le Sénégal est observé comme un test de gouvernance : peut-on mener des réformes de fond tout en gérant une majorité parlementaire autonome et une alliance politique éclatée ? Si Kiiraay s’impose, Bassirou Diomaye Faye gagnera un outil de discipline gouvernementale. Si le PASTEF maintient son autonomie sans rupture de coopération, le pays pourrait conserver une forme de dualité fonctionnelle. En revanche, si la rivalité se durcit, les chantiers économiques seront ralentis au moment même où le Trésor doit refinancer l’État et rassurer les partenaires.
Pour l’instant, une chose est certaine : à Dakar, le débat sur la loyauté politique a quitté les coulisses. Il est entré dans les institutions, dans les textes et dans le budget. C’est là que se jouera, dans les prochains mois, la solidité du nouveau camp présidentiel et la capacité du Sénégal à conduire ses réformes sans se laisser happer par une guerre de position permanente.