À Conakry, une décharge devenue symbole d’un urbanisme sous tension
À Dar-es-Salam, dans la capitale guinéenne, le drame ne se limite pas à un tas d’ordures qui cède après les pluies. Il raconte aussi la pression démographique, l’installation de milliers de familles au bord d’un site saturé, et la difficulté de Conakry à suivre sa propre croissance. Dans une ville où les déchets, l’eau de ruissellement et l’habitat précaire se croisent chaque saison des pluies, la catastrophe de Dar-es-Salam rappelle qu’un risque environnemental peut vite devenir un fait social et politique.
Le site de Dar-es-Salam n’est pas une nouveauté dans l’agenda public. Les autorités guinéennes y parlent depuis longtemps de fermeture progressive, de relocalisation des riverains et, à terme, de transformation en parc urbain. En 2025, puis encore en 2026, la Primature et les services techniques ont confirmé l’avancement de projets de réhabilitation et d’un centre d’enfouissement pour remplacer une décharge déjà décrite comme saturée et située au milieu d’une zone urbaine dense. Ce dossier dépasse donc l’urgence du jour : il touche à la manière dont Conakry gère ses déchets, ses quartiers périphériques et ses équipements collectifs.
Ce que la visite présidentielle dit du moment politique
Le samedi 29 août, le président guinéen Mamadi Doumbouya s’est rendu sur le site de l’éboulement à Dar-es-Salam, une semaine après le drame survenu dans la nuit du 22 au 23 août. La visite s’est faite en présence de membres du gouvernement. Selon la communication officielle relayée sur place, le chef de l’État a voulu exprimer sa compassion aux familles, mesurer l’ampleur des dégâts et suivre les opérations engagées par les autorités. Le bilan officiel communiqué ces derniers jours fait état de 34 morts, tandis que d’autres sources avaient d’abord parlé de plus de 30 décès.
Sur le terrain, le porte-parole de la présidence, le général Amara Camara, a insisté sur deux messages. D’abord, le deuil partagé avec les familles endeuillées. Ensuite, la responsabilité de l’administration, qui dit avoir multiplié les déguerpissements et les indemnisations sans parvenir à empêcher le retour d’occupations jugées illégales. Dans cette lecture officielle, l’éboulement n’est pas présenté comme une fatalité pure, mais comme l’aboutissement d’un enchevêtrement de décisions tardives, de résistances locales et d’un contrôle urbain insuffisant. C’est aussi une manière de replacer l’événement dans une narration de l’autorité retrouvée, au moment où le pouvoir cherche à montrer qu’il tient le terrain.
Cette séquence intervient alors que les opérations de démolition des habitations construites près de la décharge se poursuivent. L’argument avancé par les autorités est celui du risque permanent. Les familles, elles, se retrouvent souvent au milieu d’un double choc : la perte de proches d’un côté, et la perspective d’un déplacement de l’autre. Les démolitions ouvrent donc une question délicate. Comment évacuer une zone à danger sans reproduire ailleurs la même précarité ? Comment protéger sans simplement déplacer le problème vers un autre quartier de Conakry ?
Au-delà du drame, la question de la gestion urbaine en Guinée
Le cas de Dar-es-Salam met en lumière un angle souvent sous-estimé : la gestion des déchets est un sujet de sécurité publique, pas seulement d’hygiène. La décharge reçoit depuis des années les déchets d’une grande partie de Conakry, dans une agglomération où les infrastructures n’ont pas suivi le rythme des constructions et de l’extension des quartiers. Le gouvernement dit désormais vouloir combiner fermeture progressive du site, réorganisation de la chaîne des déchets et montée en puissance d’un centre technique à Baritodé. Si ces projets aboutissent, ils pourraient alléger la pression sur la capitale ; s’ils prennent du retard, Dar-es-Salam restera un symbole de vulnérabilité urbaine.
Le drame renvoie aussi à une problématique régionale familière en Afrique de l’Ouest. Les grandes capitales côtières grandissent vite, avec des quartiers informels qui s’étendent plus rapidement que les services publics. La Guinée n’est pas seule dans ce cas, mais l’épisode de Conakry montre à quel point les politiques d’assainissement, d’aménagement et de prévention des risques doivent être pensées ensemble. Dans un contexte où la CEDEAO suit aussi la trajectoire institutionnelle guinéenne après la transition militaire, chaque dossier de gouvernance locale devient un test de crédibilité pour l’État central. Une capitale capable de sécuriser ses déchets, ses pentes et ses riverains envoie un signal politique fort, bien au-delà de la Guinée.
La portée continentale est là : urbanisation rapide, vulnérabilité climatique, infrastructures insuffisantes, et nécessité d’investir dans des services publics de base avant que le risque n’explose. La catastrophe de Dar-es-Salam n’est donc pas seulement un fait divers tragique. Elle éclaire la place des villes africaines dans les arbitrages budgétaires, la lutte contre les occupations à risque et la capacité des États à anticiper plutôt qu’à réparer. À Conakry, le chantier est désormais autant sanitaire que politique.