Quand une benne ne passe plus, les déchets ne disparaissent pas : ils s’accumulent près des maisons, sur les trottoirs et aux carrefours. À Conakry, la fermeture de la principale décharge après un éboulement meurtrier a révélé une fragilité plus profonde : la capitale guinéenne ne dispose pas encore d’une chaîne d’évacuation capable d’absorber une rupture de cette ampleur.
Une capitale prise entre urgence sanitaire et transition logistique
La crise intervient dans une agglomération où les déchets ménagers sont collectés par plusieurs acteurs, puis transportés vers des sites de traitement ou de dépôt. La collecte de proximité dépend notamment de petites entreprises et d’opérateurs locaux. Mais la chaîne se grippe lorsque le lieu de déchargement est fermé ou trop éloigné, faute de camions, de relais de transfert et d’itinéraires suffisamment fluides.
Le drame de Dar-es-Salam a accéléré cette transition. Le 23 août 2026, un glissement de terrain a emporté une partie de la décharge et des habitations voisines. Les bilans relayés par la Croix-Rouge française et Guinée360 font état de 36 morts. La fermeture du site a rendu plus visible une question longtemps différée : où acheminer les déchets produits chaque jour par le Grand Conakry ?
La réponse envisagée repose notamment sur Baritodé, dans la préfecture de Coyah, et sur des installations de transition. Mais la distance depuis Conakry et les embouteillages compliquent les rotations. Le déplacement d’une décharge ne suffit donc pas à déplacer toute la filière. Il faut aussi organiser le transfert, équiper les opérateurs et assurer la continuité entre les quartiers et le site final.
Des déchets dans les quartiers, une collecte désorganisée
Dans les rues, les conséquences sont immédiates. Des habitants interrogés dans le reportage à l’origine de ces informations décrivent les odeurs, la présence de vers et des retards de collecte pouvant durer plusieurs semaines. L’une d’elles explique avoir cherché une solution privée pour évacuer ses ordures. Ce témoignage illustre une charge supplémentaire pour les ménages, sans établir à lui seul l’ampleur de la situation dans chaque commune.
Lorsque le service régulier s’interrompt, les dépôts se déplacent vers les espaces disponibles. Les familles qui peuvent payer un ramassage individuel tentent de limiter l’accumulation autour de leur logement. Les autres restent davantage exposées aux nuisances. Les travailleurs de la collecte, eux, subissent les effets d’un système où l’accès au site de déchargement et le coût du transport déterminent la possibilité même de poursuivre leur activité.
Le chiffre de 3 000 tonnes de déchets par jour à Conakry est avancé dans les informations disponibles sur la crise. Il donne la mesure des volumes à traiter, mais ne renseigne pas à lui seul sur la part réellement collectée, triée ou enfouie. Cette distinction est essentielle : une infrastructure peut être annoncée sans que les moyens de collecte et de transfert suivent au même rythme.
Le directeur de la PME BCEIP Environnement, Siriman Condé, souligne dans le reportage que les entreprises du secteur rencontrent des difficultés d’accès aux décharges et manquent de moyens pour développer collecte, transport, tri et valorisation. Son constat renvoie à un enjeu de politique publique : les petites entreprises peuvent contribuer au service, mais elles ne peuvent remplacer seules les équipements lourds et la planification nécessaires à l’échelle d’une capitale.
La réhabilitation de Dar-es-Salam ne règle pas tout
Le 2 novembre 2026, la Primature guinéenne a annoncé le lancement des travaux de réhabilitation environnementale de Dar-es-Salam. Le chantier, prévu sur un an, couvre 28,8 hectares. Selon les autorités, plus de neuf millions de mètres cubes de déchets se sont accumulés sur le site, avec des émissions de gaz et des risques pour les riverains. Cette opération concerne l’ancien dépotoir ; elle ne remplace pas le besoin d’un site fonctionnel pour les déchets quotidiens.
Les deux dossiers sont liés, mais distincts. D’un côté, il faut sécuriser et réhabiliter un espace associé à un accident meurtrier. De l’autre, il faut maintenir la collecte pendant que les nouvelles solutions montent en capacité. Une interruption prolongée peut accroître les dépôts sauvages et compliquer le travail des services municipaux. Elle peut aussi fragiliser les entreprises qui dépendent de rotations régulières pour couvrir leurs coûts.
La question sanitaire ne se limite pas aux odeurs. Des amas proches des habitations et des caniveaux peuvent favoriser l’exposition aux nuisances et entraver l’écoulement des eaux. Toutefois, les informations disponibles ne permettent pas d’attribuer une maladie précise à l’accumulation actuelle. La prudence impose de distinguer les risques documentés des diagnostics médicaux, qui nécessitent des données de santé et des enquêtes locales.
Un test de gouvernance urbaine pour la Guinée
La crise met en jeu plusieurs niveaux de responsabilité : autorités nationales, communes, services d’assainissement, transporteurs et entreprises de collecte. Pour les habitants, le résultat se mesure dans la régularité du ramassage. Pour les opérateurs, il dépend de l’accès aux sites, des distances et des équipements. Pour les pouvoirs publics, l’enjeu est d’articuler l’urgence de la propreté avec une gestion durable des déchets.
Le précédent de Dar-es-Salam rappelle aussi que l’implantation et la sécurisation des décharges concernent directement les quartiers voisins. La planification doit intégrer les risques, l’information des riverains et les modalités de relogement lorsqu’elles sont nécessaires. La catastrophe d’août montre le coût humain possible d’une infrastructure saturée, mais ne permet pas à elle seule de résumer les causes de la crise à un unique facteur.
À l’échelle ouest-africaine, Conakry partage avec d’autres grandes villes une pression urbaine croissante et la nécessité de coordonner collecte, transfert et traitement. La CEDEAO, organisation régionale des pays d’Afrique de l’Ouest, n’organise pas le service local des déchets ; la réponse relève d’abord des institutions guinéennes. Mais la manière dont la Guinée financera ses infrastructures et associera les communes et les acteurs privés intéresse les villes confrontées aux mêmes arbitrages.
Les prochaines étapes à surveiller sont concrètes : l’avancement de la réhabilitation de Dar-es-Salam, la capacité réelle de Baritodé et des sites transitoires, ainsi que la reprise régulière du ramassage dans les quartiers. Sans ces relais, fermer une décharge dangereuse peut déplacer les déchets plutôt que résoudre leur gestion.
Sources consultées : Primature de Guinée sur la réhabilitation de Dar-es-Salam, Croix-Rouge française sur l’éboulement et ses conséquences, Guinée360 sur la fermeture du site et les contraintes de transfert, reportage sur l’accumulation des déchets à Conakry.