À Bukavu, un feu de quartier devient une tragédie scolaire

À Bukavu, un incendie ne détruit pas seulement des maisons. Il peut aussi faucher une journée de classe, désorganiser un quartier entier et laisser des familles sans repères. Dans la capitale provinciale du Sud-Kivu, ce nouveau drame rappelle une réalité bien connue des habitants : quand le feu prend dans une zone dense, faite d’habitations serrées et de voies d’accès difficiles, le temps joue contre les élèves, les parents et les secours.

Le sinistre s’inscrit aussi dans un contexte plus large. L’est de la République démocratique du Congo vit encore au rythme des violences armées, des déplacements et des fragilités de services publics, tandis que les cadres régionaux EAC-SADC continuent de chercher une sortie politique et sécuritaire à la crise. À Bukavu, ces tensions se superposent à une vulnérabilité urbaine ancienne : quartiers bâtis sur les collines, logements souvent en matériaux légers, et moyens de lutte contre les incendies très limités.

Ce que l’on sait du drame

Le feu a frappé le 10 septembre 2026 dans la ville de Bukavu, au Sud-Kivu. Selon l’UNICEF, il a coûté la vie à au moins 26 enfants et a blessé 25 autres. L’agence des Nations unies précise que l’incendie a touché des habitations ainsi que deux écoles primaires, Furaha et Ujamaa, dans la ville. Les blessés reçoivent des soins, et plusieurs enfants séparés de leurs parents ont déjà été réunifiés avec leurs familles.

Des médias congolais ont donné, dans les heures qui ont suivi, des bilans provisoires différents, allant de plus de 20 morts à 29 morts, ce qui confirme l’incertitude des premières évaluations en situation de crise. Radio Okapi a rapporté que le drame s’est produit lors d’une bousculade d’élèves dans les écoles Furaha et Ujamaa, tandis qu’Actualite.cd indiquait que les chiffres étaient encore provisoires et provenaient de sources médicales et des autorités locales liées à l’AFC/M23, qui contrôle Bukavu depuis février 2025 selon plusieurs sources.

Le mécanisme du drame est connu dans ses grandes lignes. Selon l’UNICEF, des enfants ont été pris au piège par les flammes et la fumée. Des témoins ont parlé d’élèves qui sautaient des étages supérieurs pour fuir, tandis que d’autres tentaient de sortir par les portes. Un enseignant hospitalisé, Simon Kasamira, a décrit une scène de panique soudaine au milieu du cours. Les inspecteurs du ministère congolais de l’Éducation ont, eux, évoqué des morts par asphyxie et des enfants piétinés dans la confusion.

Pourquoi Bukavu reste exposée

Bukavu cumule plusieurs facteurs de risque. La ville est régulièrement touchée par des incendies urbains, parfois meurtriers. Des archives de Radio Okapi rappellent que les quartiers populaires, souvent construits en bois, brûlent vite et que les secours arrivent tard. En 2025 comme en 2026, plusieurs sinistres ont encore ravagé des centaines de maisons dans différents quartiers de la ville. L’épisode du 10 septembre n’est donc pas une anomalie isolée, mais la version la plus dramatique d’une fragilité urbaine persistante.

La ville paie aussi le prix d’un environnement sécuritaire dégradé. Depuis la reprise de plusieurs localités de l’est par le M23 puis par l’AFC/M23, la gestion quotidienne des services publics s’est compliquée. Les institutions régionales ont multiplié les réunions sur la crise congolaise : sommets conjoints EAC-SADC, retraits de la mission SAMIDRC, et appels à une sortie politique. Mais sur le terrain, à Bukavu, cela se traduit surtout par une pression accrue sur les familles, les écoles et les structures de santé.

Les enfants sont les premiers exposés. L’UNICEF rappelait encore, quelques mois plus tôt, que des centaines de milliers d’élèves du Nord-Kivu et du Sud-Kivu avaient déjà vu leur scolarité perturbée par la guerre et les fermetures d’écoles. Dans ce contexte, un incendie scolaire ne se limite pas à une perte matérielle. Il détruit des cahiers, rompt la continuité pédagogique, crée un choc psychologique et peut éloigner durablement les enfants de l’école, surtout dans les familles les plus fragiles.

Un test pour les autorités locales, nationales et régionales

La réponse immédiate a donné lieu à une rare convergence. L’UNICEF a annoncé son appui psychosocial et éducatif. Les autorités éducatives congolaises ont promis une enquête. Le M23 a décrété trois jours de deuil dans la ville, tandis que des responsables politiques congolais ont réclamé des mesures urgentes. Le prix Nobel de la paix Denis Mukwege a appelé à une aide humanitaire pour les familles touchées. Au-delà des déclarations, l’enjeu est concret : identifier la cause du feu, sécuriser les écoles, et prévoir des mécanismes d’alerte et d’évacuation adaptés à Bukavu.

Ce dossier dépasse Bukavu. Il renvoie à la capacité de la RDC à protéger les enfants dans ses zones urbaines fragilisées, mais aussi à la responsabilité des acteurs qui gouvernent de facto les territoires de l’est. Il interroge également la portée réelle des mécanismes régionaux, souvent mobilisés pour la paix, mais beaucoup moins visibles quand il s’agit de garantir la sécurité quotidienne des écoles, des marchés et des quartiers populaires. En Afrique centrale comme dans l’ensemble des Grands Lacs, ce drame rappelle qu’une crise sécuritaire ne tue pas seulement par les armes. Elle tue aussi par la faiblesse des infrastructures, le sous-équipement des services publics et l’abandon progressif des protections les plus élémentaires.

À court terme, l’attention restera tournée vers les résultats de l’enquête et vers la prise en charge des blessés. À plus long terme, Bukavu pose une question plus large à la RDC et à la région : comment préserver le droit à l’éducation dans une ville où la guerre, les incendies et la précarité urbaine finissent par se répondre ? La réponse dépendra moins d’une émotion passagère que d’investissements concrets, d’une administration présente et d’une sécurité publique capable d’agir avant la catastrophe.