À Bille, dans l’État de Rivers, l’eau ne se contente plus de refléter le ciel. Elle bouillonne par endroits. Dans les puits, les rivières et les marécages, des bulles remontent depuis les profondeurs. Pour les habitants de cette communauté riveraine du delta du Niger, l’urgence est devenue quotidienne : respirer sans danger, boire sans s’intoxiquer et continuer à vivre de la pêche.

Un phénomène apparu à l’automne 2025

Les premières remontées de gaz ont été signalées en octobre 2025, selon des habitants cités par plusieurs organisations et médias nigérians. Le phénomène s’est d’abord manifesté dans des cours d’eau et des zones de mangrove. Il a ensuite été observé autour de puits, de pompes abandonnées et de canalisations enterrées depuis plusieurs décennies.

Bille se trouve dans la zone de gouvernement local de Degema, dans l’État de Rivers. La localité est accessible par voie fluviale depuis Port Harcourt, la capitale de l’État. La pêche y reste une activité centrale. Les mangroves, les criques et les eaux peu profondes fournissent à la fois des revenus, de la nourriture et des itinéraires de circulation.

Sur place, les habitants décrivent un bruit continu, parfois comparable à un grondement sourd. Une odeur soufrée accompagne certaines remontées. Dans plusieurs habitations, des familles ont cessé d’utiliser des puits après avoir constaté la présence de bulles à la surface de l’eau.

Diri Tomitonwa, un responsable de la fédération des jeunes de Bille, affirme que plus de la moitié des puits de la communauté seraient concernés. Cette estimation n’a pas encore été publiée dans un rapport officiel complet. Elle illustre néanmoins l’ampleur des inquiétudes locales.

Le quotidien bouleversé par la pollution de l’eau

Dans une communauté où l’accès à l’eau potable est déjà limité, abandonner un puits représente une décision lourde. Les familles doivent acheter de l’eau conditionnée ou s’approvisionner par bateau. Pour les ménages vivant de la pêche ou de petits commerces, cette dépense supplémentaire réduit directement les revenus disponibles.

La situation touche donc différemment les habitants. Les foyers qui disposent de ressources peuvent acheter des sachets d’eau ou quitter temporairement la zone. Les autres restent dépendants des points d’eau locaux, même lorsque leur qualité est incertaine. Les enfants, les personnes âgées et les habitants souffrant déjà de problèmes respiratoires pourraient être particulièrement vulnérables, mais l’ampleur sanitaire n’est pas encore documentée par une étude publique exhaustive.

La pollution menace aussi l’économie locale. Les pêcheurs observent une dégradation des mangroves et une diminution de certains organismes aquatiques, notamment les poissons, les coquillages et les petits invertébrés qui servent d’indicateurs de l’état des milieux. Si les zones de pêche deviennent impropres, les conséquences dépasseront la seule question de l’eau potable.

Cette fragilité s’inscrit dans une histoire plus longue. Le delta du Niger concentre une grande partie de la production pétrolière et gazière du Nigeria. Depuis des décennies, ses communautés dénoncent les fuites, les torchages, la dégradation des terres et l’insuffisance des réparations. Toutefois, l’origine précise des remontées de gaz à Bille ne peut pas être attribuée définitivement à une installation donnée tant que les analyses techniques ne sont pas achevées.

Les autorités enquêtent, mais l’origine reste discutée

Le gouvernement fédéral nigérian a engagé une enquête associant notamment la Commission nigériane de régulation des activités pétrolières en amont, la NUPRC, et l’Agence nationale de détection et de réaction aux déversements pétroliers, la NOSDRA. La première est chargée de superviser les activités pétrolières en amont. La seconde intervient dans le suivi des pollutions liées aux hydrocarbures.

Les autorités ont effectué des visites de terrain et lancé des analyses sur la nature du gaz, son origine et ses effets sur les sols et les eaux. La NUPRC a évoqué l’hypothèse d’un phénomène souterrain pouvant résulter de plusieurs facteurs. Cette formulation ne permet pas encore de conclure à une rupture de canalisation, à une fuite provenant d’un puits ou à une migration naturelle de gaz.

Des investigations préliminaires menées en décembre 2025 ont également été signalées. Cependant, leurs résultats détaillés n’ont pas été rendus publics dans leur intégralité. Cette absence alimente la défiance des habitants, qui demandent des informations compréhensibles et des mesures immédiates de protection.

Des organisations de la société civile affirment avoir relevé la présence de méthane, de composés organiques volatils et de sulfure d’hydrogène dans l’environnement de Bille. Ces éléments doivent être interprétés à partir de rapports de laboratoire accessibles et vérifiables. Le méthane peut créer un risque d’incendie lorsqu’il s’accumule. Le sulfure d’hydrogène, lui, est toxique à certaines concentrations. La priorité est donc de sécuriser les zones concernées et de contrôler régulièrement l’air et l’eau.

Un dossier lié à la transformation du secteur pétrolier

Bille se trouve à proximité d’infrastructures associées depuis longtemps aux activités pétrolières du delta du Niger. Shell a cédé en 2025 sa filiale nigériane chargée des opérations terrestres à un consortium local, tout en conservant d’autres activités au Nigeria. Cette évolution complique la question des responsabilités : elle ne dispense ni les anciens opérateurs, ni les nouveaux détenteurs d’actifs, ni les autorités de clarifier l’état des installations et les obligations de remise en état.

La réforme du secteur, engagée avec le Petroleum Industry Act, vise notamment à renforcer la régulation et à améliorer la gouvernance des opérations pétrolières. Dans les communautés productrices, l’enjeu est désormais de vérifier si ces règles produisent des résultats concrets. Une réglementation crédible doit permettre d’identifier rapidement les responsables, de financer la dépollution et d’indemniser les personnes dont les activités sont affectées.

Pour les habitants de Bille, l’attente ne peut pas se limiter à un rapport administratif. Ils ont besoin d’eau potable, d’un suivi médical, d’une surveillance des concentrations de gaz et d’une information régulière sur les risques. Ces mesures relèvent d’abord de la protection civile et sanitaire. Elles ne préjugent pas de la responsabilité juridique qui sera établie par les enquêtes.

Un signal pour le delta du Niger et la CEDEAO

L’affaire dépasse les limites de Bille. Le delta du Niger est l’un des espaces les plus stratégiques de l’économie nigériane, mais aussi l’un des plus exposés aux effets cumulés de l’exploitation des hydrocarbures. La crise pose une question régionale pour la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest : comment concilier production énergétique, sécurité des populations et protection des écosystèmes transfrontaliers ?

La suite dépendra de plusieurs décisions. Les autorités devront publier les résultats complets des analyses, sécuriser les points de fuite et déterminer si les installations voisines ont joué un rôle. Elles devront aussi préciser les dispositifs de prise en charge des familles privées d’eau ou de revenus.

À Bille, la priorité est immédiate. Tant que le gaz continue de remonter dans les puits, les habitations et les cours d’eau, chaque journée ajoute une incertitude sanitaire et économique. Le dossier met surtout à l’épreuve la capacité du Nigeria à transformer ses engagements réglementaires en protection effective pour les communautés du delta du Niger.