À Benghazi, un retour brutal des engins piégés

Dans l’est libyen, la scène a ravivé un souvenir que beaucoup pensaient relégué aux années les plus sombres : celui des attaques ciblées contre des responsables sécuritaires. À Benghazi, un haut gradé du renseignement militaire lié à la structure de Khalifa Haftar a été tué lundi 10 août 2026 dans l’explosion d’un véhicule piégé, alors même que la ville affiche depuis des années une image de contrôle sécuritaire plus ferme que Tripoli.

La victime, Fawzi al-Mansouri, dirigeait le renseignement militaire pour la zone orientale. Selon l’Armée nationale libyenne, l’explosion s’est produite dans le quartier d’al-Hawari, près de la mosquée Sayyida Aisha, après son départ des lieux de prière en soirée. L’agence AP rapporte que l’engin a explosé près de sa voiture, et qu’aucune revendication n’a suivi immédiatement.

L’épisode intervient dans une Libye toujours morcelée. À l’ouest, le gouvernement de Tripoli reste appuyé sur des groupes armés et sur des soutiens extérieurs. À l’est, Benghazi demeure le centre du pouvoir militaire et politique de Haftar. Cette dualité, confirmée par les dépêches récentes de l’AP, continue de structurer la vie institutionnelle du pays, malgré les efforts de médiation de l’ONU et de l’Union africaine.

Les faits, puis l’enjeu politique derrière la sécurité

Le communiqué du commandement général de l’ANL a établi un parallèle avec les méthodes utilisées avant 2014 à Benghazi par des groupes qualifiés de terroristes par cette même structure. Mais, à ce stade, les autorités n’ont désigné aucun suspect. Les enquêteurs n’ont pas non plus communiqué de piste officielle, et aucune organisation n’a revendiqué l’attaque. Sur un tel dossier, la prudence s’impose : un mode opératoire peut éclairer une enquête, sans suffire à identifier les auteurs.

Cette retenue est d’autant plus nécessaire que Benghazi a déjà connu, par le passé, une série d’assassinats et d’attentats visant des militaires, des policiers et des figures sécuritaires. En 2013 et 2014, la ville était l’un des épicentres de cette violence. L’archive de l’agence libyenne officielle et plusieurs dépêches d’époque montrent à quel point les attaques à la bombe contre des responsables étaient alors récurrentes. Le fait nouveau, en 2026, est la rupture avec une période de calme relatif mise en avant par les autorités de l’est.

Le choix de la cible compte autant que le mode d’action. Fawzi al-Mansouri occupait un poste sensible, au croisement du renseignement, de la surveillance des réseaux armés et des dossiers de sécurité interne. Dans un système où la frontière entre appareil d’État, loyautés militaires et rivalités locales reste poreuse, ce type de fonction expose à des règlements de comptes, à des représailles ou à des opérations plus politiques qu’elles n’en ont l’air. C’est précisément ce qui rend l’interprétation immédiate si délicate.

Pour les autorités de l’est, l’impact est double. Sur le plan symbolique, l’assassinat fissure le récit d’une stabilité restaurée à Benghazi. Sur le plan pratique, il pousse les services de sécurité à se réorganiser autour d’une question simple : qui peut encore frapper au cœur d’une ville présentée comme verrouillée ? Pour les habitants, l’effet est plus concret encore. Une attaque de ce type remet en circulation la peur des déplacements, des lieux de sociabilité et des itinéraires quotidiens, même lorsque la violence ouverte semblait avoir reculé.

À Tripoli, cette affaire est aussi lue à travers le prisme de la rivalité interlibyenne. L’ouest a connu, ces derniers mois, des épisodes de tension sécuritaire et des assassinats de figures militaires. Le contraste entre les deux façades du pays reste trompeur : la baisse visible des combats ne signifie pas la disparition des violences ciblées. Elle traduit surtout leur déplacement vers des formes plus discrètes, plus opaques et souvent plus difficiles à documenter.

Ce que ce meurtre dit de la Libye, et de la région

Le calendrier régional donne à cette attaque une portée plus large. En juin 2026, l’Union africaine a salué une feuille de route signée par les principales institutions libyennes pour sortir de la transition. Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a, lui aussi, réaffirmé début juin que la stabilisation sécuritaire restait un préalable au processus politique. L’assassinat de Benghazi rappelle que ce préalable reste fragile. Tant que les appareils armés n’évolueront pas vers une chaîne de commandement unifiée, la diplomatie restera exposée aux secousses du terrain.

Cette fragilité concerne aussi les voisins de la Libye. Le pays reste un carrefour entre Méditerranée, Sahel et Afrique du Nord, avec des répercussions sur la circulation des armes, des combattants et des réseaux de contrebande. Les tensions à Benghazi ne sont donc pas un épisode strictement local. Elles pèsent sur les équilibres du voisinage, de l’Égypte à la Tunisie, et sur la capacité des initiatives africaines à imposer une solution libyenne, portée par les Libyens eux-mêmes.

Le point à surveiller, désormais, est moins la réaction militaire immédiate que la lecture politique qui en sera faite à Benghazi, à Tripoli et dans les instances de médiation. Si l’enquête débouche sur des arrestations, elle dira quelque chose de l’état réel du contrôle sécuritaire. Si elle s’enlise, elle renforcera l’idée que les centres de pouvoir libyens restent vulnérables à des coups ciblés, même lorsqu’ils affichent l’ordre. Dans une Libye encore divisée entre Tripoli et Benghazi, la sécurité demeure un enjeu de souveraineté avant d’être une question de police.