À Antananarivo, l’école de rattrapage répond à une urgence silencieuse

Dans plusieurs quartiers populaires d’Antananarivo, la rentrée ne ressemble pas toujours à un simple retour en classe. Pour des enfants qui ont quitté l’école, parfois très tôt, il faut d’abord réapprendre à lire, à écrire et à compter. À Madagascar, cet enjeu n’est pas marginal : le pays continue de faire face à une forte fragilité des apprentissages et à une sortie précoce du système scolaire. L’UNICEF Madagascar indiquait déjà, dans une note récente, que 44 % des enfants ne terminent pas le primaire, tandis que le ministère malgache de l’Éducation dit vouloir renforcer l’alphabétisation et l’éducation de base sur tout le territoire.

Cette réalité est d’autant plus importante qu’elle touche la capitale, Antananarivo, mais aussi les familles venues des périphéries urbaines, où les revenus sont plus instables et l’accompagnement scolaire souvent limité. Dans ces contextes, la déscolarisation n’est pas seulement une question de fréquentation de l’école. Elle renvoie aussi au coût des fournitures, aux trajets, à la précarité du logement et, parfois, aux ruptures familiales. L’éducation nationale malgache se joue donc autant en classe que dans la capacité des familles à tenir sur la durée.

Le pays n’est pas isolé dans cette difficulté, mais il la concentre avec intensité. Madagascar appartient à la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, un espace où les États partagent des défis similaires en matière d’inégalités scolaires, de mobilité des populations et d’emploi des jeunes. Dans ce cadre, la question n’est pas seulement de scolariser davantage. Il faut aussi faire durer l’apprentissage, car une scolarisation sans acquisition solide laisse des milliers d’enfants au bord du chemin.

Ce que montrent les chiffres : accès, apprentissages et décrochage

Le constat est documenté par plusieurs sources convergentes. L’UNICEF Madagascar souligne qu’« autour de 70 % des éducateurs sont des enseignants communautaires » et que, parmi les enfants de 7 à 14 ans, seuls 23 % possèdent des bases en lecture et 7 % en mathématiques. La même source précise que la qualité de l’enseignement reste pénalisée par un recours massif à des enseignants financés par les parents et la communauté.

Les données de l’UNICEF sur Madagascar confirment aussi un taux de complétion du primaire inférieur à l’objectif universel, tandis que l’UNESCO place le taux de complétion du primaire autour de 57 % pour les garçons et 62 % pour les filles en 2022. Le message est clair : une partie importante des enfants entre à l’école primaire, mais une autre n’en sort pas avec les compétences de base attendues.

Sur le plan des apprentissages, la situation reste sévère. L’UNICEF a publié des résultats montrant qu’à Madagascar, moins d’un enfant de 7 à 14 ans sur quatre lit correctement une histoire simple en malgache ou en français, et que seulement 7 % des enfants du même âge disposent de compétences de base en mathématiques. Une autre publication de l’UNICEF note que 95 % des enfants malgaches en fin de primaire ne lisent pas avec la maîtrise minimale attendue, une mesure de « pauvreté d’apprentissage » utilisée par la Banque mondiale et l’UNESCO.

Ces chiffres éclairent le rôle des centres de rattrapage scolaire. Dans plusieurs quartiers d’Antananarivo, des structures associatives et appuyées par des partenaires éducatifs proposent des parcours flexibles. Certaines accueillent des enfants des rues ou des enfants déscolarisés depuis longtemps. D’autres combinent alphabétisation, remise à niveau et accompagnement vers l’école formelle. Le principe est simple : reprendre les bases, puis réinsérer l’enfant dans un cursus reconnu.

Réapprendre, oui. Mais dans quelles conditions ?

Le cœur du problème ne se limite pas au manque de places en classe. Les centres de rattrapage travaillent souvent avec des enfants qui reviennent de milieux instables, où les conflits familiaux, la violence domestique ou la pression économique perturbent l’apprentissage. Cela oblige les éducateurs à ralentir, répéter, consolider. L’enjeu n’est pas de « faire vite », mais de reconstruire une confiance scolaire minimale. Cette approche est cohérente avec la définition de l’alphabétisation portée par l’UNESCO, qui la lie à la lecture, à l’écriture et au calcul, mais aussi à l’autonomie dans la vie quotidienne.

Le gouvernement malgache affiche, lui aussi, une ambition de reprise en main. Son ministère de l’Éducation dit travailler à une « éducation de qualité pour tous » et à l’alphabétisation. Sur le papier, cela passe par des programmes de formation, des dispositifs de réinsertion et une meilleure continuité entre le primaire, l’enseignement technique et la formation professionnelle. En pratique, le défi reste de financer ces parcours et de les rendre accessibles au-delà d’Antananarivo.

La capitale concentre les regards parce qu’elle concentre aussi les solutions. Dans des quartiers où la densité humaine est forte et les services publics souvent sous tension, les centres de remise à niveau jouent un rôle de filet de sécurité. Ils évitent que la rupture scolaire ne devienne définitive. Mais ils révèlent aussi une limite du système : quand le primaire ne garantit ni la maîtrise de la lecture ni celle des mathématiques, l’école cesse d’être un ascenseur social automatique.

Cette question dépasse Madagascar. À l’échelle mondiale, l’UNESCO rappelle que 739 millions d’adultes et de jeunes ne savent toujours pas lire et écrire. En Afrique subsaharienne, la pression démographique, la pauvreté et les inégalités territoriales rendent la bataille des apprentissages particulièrement urgente. Pour Madagascar, l’enjeu est double : maintenir les enfants à l’école et faire en sorte qu’ils en sortent réellement instruits. C’est à cette condition que les parcours de rattrapage prendront tout leur sens.

Au fond, le sujet n’est pas seulement celui d’un centre d’alphabétisation dans la capitale malgache. Il raconte un choix de société. Soit l’on laisse les inégalités scolaires produire, génération après génération, des enfants exclus de la lecture, du calcul et des qualifications. Soit l’on construit, pas à pas, des passerelles entre décrochage, reprise d’apprentissage et insertion. À Antananarivo, ces passerelles existent déjà. Elles disent à la fois la profondeur du problème et la possibilité d’y répondre.