À Alger, une mémoire de guerre devient argument diplomatique
Dans la capitale algérienne, un rendez-vous continental sur les armes ne parle pas seulement de sécurité. Il raconte aussi comment un pays peut transformer une histoire de violence en ressource politique, à condition d’en tirer une méthode, pas un slogan. L’enjeu dépasse le symbole. Il touche au contrôle des armes légères, à la lutte contre les mines et à la façon dont l’Afrique organise elle-même ses réponses face aux crises qui l’abîment.
L’Algérie a accueilli à Alger la 10e édition du « Mois d’amnistie en Afrique », une initiative du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine. L’événement s’inscrit dans la dynamique continentale « Faire taire les armes », qui vise à réduire la circulation des armes illicites et à soutenir la paix durable sur le continent. Cette année, la rencontre a pris une coloration particulière : elle s’est tenue pour la première fois en Afrique du Nord.
Le cadre continental : désarmer, tracer, détruire
Le « Mois d’amnistie » ne doit pas être compris au sens strict d’une grâce politique accordée à des combattants. Le dispositif, endossé par l’Union africaine, encourage surtout la remise volontaire des armes, des munitions et des matériels associés détenus illégalement pendant le mois de septembre. Il prévoit aussi des campagnes de sensibilisation, le marquage et la traçabilité des armes, une meilleure gestion des stocks et la destruction des équipements collectés. L’objectif s’inscrit dans l’horizon continental de 2030 pour faire taire les armes.
Ce cadrage est important pour l’Afrique du Nord comme pour le Sahel. Dans les deux espaces, les armes légères alimentent des économies criminelles, compliquent les contrôles aux frontières et prolongent des conflits locaux. Mais les réponses efficaces ne viennent pas d’un seul modèle. Elles reposent sur un assemblage : droit, police judiciaire, coopération régionale, renseignement financier, sensibilisation communautaire et destruction effective des stocks saisis. C’est précisément là qu’Alger entend faire valoir son expérience.
Ce qu’Alger a mis sur la table
Les travaux se sont ouverts le 14 septembre à Alger, en présence de responsables algériens et d’une délégation du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine conduite par l’ambassadeur du Bénin, pays qui assure la présidence mensuelle du Conseil. Les échanges ont mis l’accent sur la restitution des armes détenues illégalement, le dialogue et la réconciliation. L’Algérie a, de son côté, défendu l’idée de « solutions africaines aux problèmes africains » et mis en garde contre des interventions extérieures susceptibles d’exacerber les crises.
La séquence a aussi servi de vitrine à l’expertise algérienne en matière de déminage. Alger rappelle depuis longtemps que le territoire national a été marqué par les champs de mines posés durant la période coloniale, notamment le long des lignes Morice et Challe. Les chiffres avancés par les autorités algériennes évoquent plus de onze millions de mines semées sur les frontières orientale et occidentale, un total que des publications du ministère de la Défense algérien reprennent également. L’Algérie affirme avoir neutralisé une large part de ce stock au fil des décennies, au prix d’un travail de longue haleine commencé après l’indépendance.
Le pays met en avant une autre brique de son expérience : la lutte contre les trafics d’armes et les réseaux qui les financent. Le ministère algérien des Affaires étrangères a détaillé un cadre combinant renforcement juridique, surveillance des circuits de financement, démantèlement des réseaux criminels et coopération régionale. Cette approche relie armes légères, criminalité transfrontalière et terrorisme, trois réalités qui se nourrissent souvent les unes des autres dans les zones de passage sahéliennes.
Une sortie de crise devenue référence, avec ses limites
La diplomatie algérienne s’appuie aussi sur un récit intérieur : celui de la sortie progressive de la violence des années 1990. La loi sur la concorde civile, adoptée en 1999, a offert des possibilités d’extinction ou de réduction des poursuites à des membres de groupes armés qui se rendaient dans certaines conditions. Six ans plus tard, le 29 septembre 2005, les électeurs algériens ont approuvé à une large majorité la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Des documents onusiens relèvent qu’environ 97 % des suffrages exprimés ont été favorables à ce texte.
Cette séquence a permis une baisse durable de la violence et la réintégration de plusieurs milliers d’anciens combattants, selon la lecture des autorités algériennes. Elle a aussi organisé l’indemnisation de victimes et de familles de disparus, tout en protégeant juridiquement des membres des forces de sécurité pour des actes commis pendant le conflit, via l’ordonnance d’application de 2006. Mais ce modèle reste discuté. Des organisations de défense des droits humains ont critiqué l’ampleur de l’amnistie et les limites posées à la vérité judiciaire. Autrement dit, la réconciliation a produit de la stabilité, mais au prix d’un débat non clos sur la justice et la mémoire.
Cette nuance compte. Elle évite de faire de l’Algérie un modèle prêt à exporter. Le contexte national des années 1990 différait profondément de celui du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. L’Algérie disposait alors d’un État central plus dense, d’une administration plus présente et d’une chaîne de commandement territoriale plus homogène que beaucoup de pays du Sahel aujourd’hui. Dans le Sahel, les groupes armés circulent sur des espaces plus ouverts, les frontières sont poreuses et les trafics sont souvent imbriqués dans les économies locales. La comparaison est donc utile, mais elle doit rester prudente.
Ce que cela change pour le continent
À l’échelle africaine, le message d’Alger est clair : la sécurité ne se résume pas à la force. Elle suppose des institutions régionales capables de suivre les armes, d’encadrer les redditions, de coordonner le renseignement et de soutenir la réintégration. L’Union africaine a fait du Conseil de paix et de sécurité un outil central de cette architecture. Le Mois d’amnistie, lui, en est une déclinaison concrète, centrée sur les armes légères, ces armes discrètes qui font pourtant durer tant de guerres courtes et de violences diffuses.
Pour l’Algérie, la portée est double. Sur le plan intérieur, elle consolide une image d’État capable d’ordonner sa mémoire et de la convertir en expertise. Sur le plan régional, elle se positionne comme passerelle entre Afrique du Nord et Sahel, dans un moment où l’architecture de sécurité du continent reste sous tension. La prochaine étape se jouera moins dans les discours que dans le suivi des recommandations adoptées à Alger, dans la capacité à prolonger les programmes de collecte et de destruction des armes, et dans la volonté réelle des États de faire vivre, au-delà des capitales, une politique africaine de désarmement crédible.