À Addis-Abeba, le Meskel a offert, le 26 septembre 2024, un moment de rassemblement dans un pays encore marqué par les conflits. Autour du Demera, le grand feu de joie au cœur de la célébration, les fidèles ont prié pour une paix qui reste fragile, du Tigré à l’Amhara.
Une fête religieuse qui rassemble au-delà des appartenances
Des milliers de chrétiens orthodoxes éthiopiens se sont réunis sur la place Meskel, dans la capitale éthiopienne. Vêtus de blanc, ils ont suivi les chants, les processions et les prières avant l’allumage du bûcher rituel.
Le mot Meskel signifie « croix » en amharique. Selon la tradition de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo, la fête commémore la découverte de la croix sur laquelle Jésus aurait été crucifié. Le récit religieux attribue cette découverte à sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, au IVe siècle.
Le Demera occupe une place centrale dans le rituel. Des branches, du bois, de l’herbe sèche et des feuillages sont assemblés avant d’être embrasés. Le feu symbolise la lumière et la découverte de la croix. La cérémonie se prolonge ensuite dans les églises et les familles, autour de prières et de repas traditionnels.
Inscrit par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le Meskel est célébré dans de nombreuses régions d’Éthiopie. Il possède toutefois une portée particulière dans la capitale, où la place qui porte son nom devient chaque année le principal point de rassemblement national.
Le souvenir du Tigré reste présent
La célébration de 2024 s’est déroulée dans un contexte politique et sécuritaire tendu. La guerre du Tigré, commencée en novembre 2020 entre le gouvernement fédéral et les autorités régionales dominées par le Front de libération du peuple du Tigré, avait officiellement pris fin avec l’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022 en Afrique du Sud.
Cet accord, facilité par l’Union africaine, a prévu la cessation permanente des hostilités, le désarmement des forces tigréennes et la restauration progressive des services publics. Il a permis de faire baisser les combats, mais il n’a pas réglé toutes les questions politiques et territoriales.
Le retour des personnes déplacées, le statut des territoires contestés de l’ouest du Tigré, la présence de forces étrangères et la reconstruction restent des dossiers sensibles. Dans plusieurs zones, le retour à une vie normale demeure incomplet. Les habitants doivent encore composer avec les destructions, les difficultés d’accès aux soins et les conséquences économiques de la guerre.
Le conflit a aussi laissé une société profondément éprouvée. Les estimations du nombre de morts varient fortement selon les méthodes retenues. Elles incluent les personnes tuées au combat, les victimes de violences contre les civils et celles mortes faute de nourriture ou de soins. En l’absence d’un bilan définitif partagé par toutes les parties, ces chiffres doivent être présentés avec prudence.
Une paix encore exposée aux tensions nationales
Le Tigré n’est pas le seul foyer d’inquiétude. Depuis 2023, des affrontements opposent également l’armée fédérale à des combattants de la milice Fano dans la région de l’Amhara, voisine du Tigré. Le gouvernement éthiopien a décrété l’état d’urgence en août 2023, après une montée des violences dans plusieurs villes.
Cette situation pèse directement sur les déplacements, le commerce et les services publics. Les restrictions de circulation touchent davantage les habitants des zones rurales, souvent dépendants des marchés locaux et des transports routiers. Dans les villes, les entreprises formelles subissent les interruptions d’activité. Dans les campagnes, les ménages et le commerce informel absorbent une grande partie du choc.
Les tensions concernent aussi la relation entre Addis-Abeba et l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo. Celle-ci reste une institution majeure de la vie sociale et culturelle. Elle a cependant critiqué les violences commises durant la guerre du Tigré et exprimé ses inquiétudes face à la situation sécuritaire dans plusieurs régions.
Cette relation donne au Meskel une dimension qui dépasse la pratique religieuse. La présence de responsables politiques aux cérémonies ne suffit pas à restaurer la confiance. Pour de nombreux fidèles, la fête rappelle plutôt l’importance d’un dialogue national capable d’inclure les régions, les communautés et les institutions religieuses.
Les prières pour la paix prennent une portée concrète
Sur la place Meskel, plusieurs participants ont associé la cérémonie à un appel à la paix. Un diacre cité lors de la célébration a estimé que la paix était indispensable à toute vie collective, y compris aux fêtes religieuses et au dialogue politique.
Un prêtre orthodoxe a, de son côté, comparé l’unité nationale au bois du Demera. Comme les morceaux de bois doivent être réunis avant l’allumage du feu, les Éthiopiens devraient, selon lui, dépasser les divisions et refuser le retour de la guerre.
Ces paroles ne constituent pas un programme politique. Elles traduisent néanmoins une attente largement présente dans la société éthiopienne : que la fin des combats se transforme en sécurité durable, en retour des déplacés et en reconstruction des liens entre les communautés.
La cérémonie a également attiré des visiteurs étrangers. Pour certains touristes, la concentration de milliers de fidèles dans un même espace a illustré la force collective de la fête. Cette dimension culturelle peut soutenir l’activité touristique et valoriser le patrimoine éthiopien. Elle reste toutefois dépendante de l’évolution de la sécurité dans les régions du pays.
Un enjeu pour la Corne de l’Afrique
La stabilité de l’Éthiopie dépasse ses frontières. Le pays joue un rôle central dans la Corne de l’Afrique et accueille le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba. Une nouvelle guerre au nord pourrait affecter les échanges avec l’Érythrée, le Soudan et Djibouti, tout en compliquant les efforts de médiation régionale.
L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, regroupe plusieurs pays de la Corne de l’Afrique et constitue un cadre important pour le dialogue régional. Les tensions éthiopiennes s’inscrivent aussi dans un environnement déjà fragilisé par la guerre au Soudan et les rivalités autour de l’accès à la mer Rouge.
Le principal indicateur à surveiller reste donc l’application concrète de l’accord de Pretoria. La restitution des territoires contestés, la réinstallation des déplacés, le désarmement et la justice transitionnelle permettront de mesurer la solidité de la paix.
À Addis-Abeba, le Demera s’est éteint après la cérémonie. Pour les fidèles, son message demeure : la paix ne repose pas seulement sur l’absence de combats. Elle dépend aussi de la capacité du pays à réparer, dialoguer et garantir une place à ses différentes composantes.