À Accra, la discipline budgétaire devient un test politique
Au Ghana, la question n’est plus seulement de savoir si les entreprises publiques gagnent de l’argent. Elle est de savoir si elles servent réellement l’État, les usagers et les contribuables ghanéens. À Accra, le pouvoir veut désormais regarder de plus près ce qui se passe dans les conseils d’administration, dans les achats publics et dans les nominations de direction.
Ce durcissement arrive à un moment important pour le pays. Depuis son retour au pouvoir, John Dramani Mahama a fait de la gouvernance publique un marqueur de méthode. En septembre 2026, la présidence a déjà annoncé la dissolution de neuf conseils d’administration d’institutions d’État, tandis que le président réunissait à Accra les responsables des entreprises publiques sous l’égide de la State Interests and Governance Authority, ou SIGA, l’organe chargé de superviser les intérêts de l’État dans ces entités.
Ce que Mahama demande aux entreprises publiques
Le 11 septembre 2026, lors du SIGA Governing Board and CEOs Conference à Accra, le président ghanéen a prévenu les dirigeants des sociétés d’État que leur rémunération, leurs primes et le soutien public seraient désormais davantage liés aux résultats. Il a aussi rappelé que les conseils d’administration n’ont pas vocation à se substituer à la gestion quotidienne des entreprises. La présidence a expliqué que les institutions qui ne transmettent pas leurs comptes audités ou qui manquent leurs assemblées générales pourraient faire l’objet de sanctions administratives.
Le cœur du message tient en trois mots : compétence, intégrité, performance. Les nominations aux conseils d’administration et aux postes de direction doivent, selon Mahama, reposer sur ces critères, et non sur la loyauté politique ou les réseaux d’influence. Le chef de l’État a également mis l’accent sur les marchés publics, qu’il veut légaux, concurrentiels et transparents, afin de réduire les risques de favoritisme, de conflits d’intérêts et d’usage privé des ressources de l’État.
Ce rappel n’est pas purement symbolique. La SIGA a été créée pour centraliser la supervision des entreprises publiques, des coentreprises et d’autres entités étatiques, avec un mandat légal de contrôle, de gouvernance et de performance. En clair, l’institution doit éviter que chaque société publique fonctionne comme une île autonome, avec ses propres règles et ses propres zones grises.
Pourquoi la réforme touche un nerf économique
Les chiffres publiés par la SIGA montrent pourquoi la question inquiète le pouvoir. Le rapport 2024 sur la propriété de l’État indique que le chiffre d’affaires du secteur des entreprises publiques a progressé de 28,3 %, à 133,68 milliards de cedis ghanéens, mais que le secteur a tout de même terminé l’exercice avec une perte nette de 9,67 milliards de cedis. Les actifs atteignaient 395,2 milliards de cedis, contre 281,94 milliards de passifs.
Autrement dit, le volume d’activité augmente, mais la rentabilité reste fragile. Plusieurs entités stratégiques absorbent encore une part importante des risques du portefeuille public. La presse ghanéenne, en s’appuyant sur le rapport de la SIGA, a signalé que les difficultés restaient marquées dans l’énergie et que la dette de certaines entreprises pesait lourdement sur le bilan du secteur. L’enjeu dépasse donc la seule comptabilité : il concerne la capacité de l’État à protéger son patrimoine sans alourdir encore la charge budgétaire.
Pour les citoyens, cela se traduit très concrètement. Une entreprise publique mal gérée peut produire des coupures, des services irréguliers, des coûts plus élevés ou des dettes qui finissent par remonter vers le budget national. Pour les salariés de ces sociétés, une réforme de gouvernance peut ouvrir une période d’incertitude, mais aussi de professionnalisation. Pour le Trésor public, enfin, l’enjeu est simple : moins de fuites, plus de dividendes et davantage de valeur créée sur les actifs de l’État.
Un signal envoyé au-delà du Ghana
Le message de Accra a une portée ouest-africaine. Dans une région où les sociétés d’État jouent un rôle décisif dans l’énergie, les transports, l’eau, l’agro-industrie ou les ports, la gouvernance de ces actifs pèse directement sur la stabilité économique. Le Ghana, membre de la CEDEAO, envoie ici un signal de discipline institutionnelle à un moment où plusieurs États cherchent à restaurer la confiance dans leurs finances publiques.
Cette ligne s’inscrit aussi dans un contexte politique plus large. La présidence ghanéenne a récemment mis en avant un code de conduite pour les appoinés politiques et une logique de responsabilité plus stricte dans la gestion des biens publics. Le recours à SIGA comme bras technique du contrôle montre que la réforme ne se limite pas à un discours moral. Elle cherche à installer des mécanismes, des rapports, des sanctions et des obligations de reddition de comptes.
La suite dépendra de la capacité de l’exécutif à tenir dans la durée. Si les avertissements se traduisent par des procédures claires, des audits réguliers et des nominations mieux encadrées, le Ghana pourrait consolider un modèle de gouvernance publique plus lisible dans l’espace CEDEAO. Si, au contraire, la pression retombe, les mêmes fragilités reviendront vite : conflits d’intérêts, lenteur administrative, pertes récurrentes et affaiblissement du patrimoine de l’État. C’est là que se jouera la crédibilité de la réforme, bien plus que dans les déclarations de principe.