Dans de nombreuses zones rurales, l’âne n’est pas un animal secondaire : il transporte les récoltes, l’eau et les marchandises. Lorsque sa peau devient une matière première recherchée à l’autre bout du monde, la question dépasse le commerce. Elle touche aux revenus des familles, au travail quotidien et à la capacité des États à faire appliquer des règles communes.

Un débouché mondial face à des troupeaux difficiles à renouveler

La gélatine appelée ejiao est fabriquée à partir de peau d’âne. En Chine, elle entre dans des préparations traditionnelles, mais aussi dans des boissons, des confiseries et des produits cosmétiques. La demande s’est élargie au-delà d’un produit de luxe autrefois associé aux élites. Les vertus médicinales qui lui sont attribuées relèvent de croyances et d’usages traditionnels, et ne doivent pas être présentées comme des effets établis.

Les estimations varient selon les sources et les méthodes de calcul. Une enquête de Reuters publiée en avril 2024 rapporte une estimation de 5,9 millions de peaux nécessaires par an à l’industrie de l’ejiao. Une étude universitaire publiée la même année évoque plutôt une fourchette de quatre à cinq millions. Ces chiffres décrivent un besoin estimé, pas un décompte vérifié des animaux effectivement abattus chaque année.

Or, les ânes se reproduisent lentement : la gestation dure près d’un an et les naissances sont généralement uniques. La production ne peut donc pas augmenter rapidement pour suivre la demande, comme le ferait un élevage d’animaux à cycle court. La Chine s’est tournée vers des approvisionnements extérieurs alors que son propre cheptel a diminué fortement depuis les années 1990.

Des effets qui se propagent au-delà des abattoirs

Les conséquences se manifestent dans plusieurs pays et par des circuits différents. En Afrique de l’Ouest, l’Institut d’études de sécurité (ISS) a documenté des routes reliant notamment le Niger, le Burkina Faso, le Ghana et le Nigeria. Les interdictions nationales n’ont pas toujours empêché les transferts transfrontaliers : un animal peut être acheté dans un pays, convoyé vers un autre, puis abattu ou exporté ailleurs.

Cette circulation complique le travail des autorités vétérinaires et douanières. En 2016, les responsables des services vétérinaires des pays de la CEDEAO — la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — avaient signé un accord régional visant à limiter le commerce des peaux. Mais cet engagement n’avait pas, à lui seul, la force d’une loi applicable partout. Il illustre l’écart entre coordination politique et moyens de contrôle sur le terrain.

Pour les ménages, la perte d’un âne ne se résume pas au prix de vente de l’animal. Elle peut signifier moins de capacité à acheminer une récolte au marché, à transporter de l’eau ou à exercer une activité génératrice de revenus. Les femmes et les filles, souvent chargées d’une partie de ces tâches, risquent de supporter une charge supplémentaire. L’impact varie selon les lieux : il est particulièrement concret là où les routes, les véhicules et les services de transport restent peu accessibles.

La pression commerciale peut aussi faire monter les prix et encourager les vols. Des commerçants et des intermédiaires tirent avantage des différences entre les règles nationales. Les bénéfices se concentrent alors dans les maillons du commerce et de la transformation, tandis que les familles propriétaires perdent un outil de travail difficile à remplacer.

Le moratoire de l’Union africaine, entre décision et application

Le 18 février 2024, lors de son 37ᵉ sommet à Addis-Abeba, l’Union africaine a adopté un moratoire de quinze ans sur l’abattage des ânes pour leur peau. La mesure répond à une préoccupation de préservation des troupeaux et de protection des moyens de subsistance. Elle donne un cadre continental à un problème jusque-là traité de façon inégale par les États.

Mais un moratoire continental ne se transforme pas automatiquement en contrôles uniformes. Les gouvernements doivent préciser les règles nationales, mobiliser les services vétérinaires et douaniers et coopérer avec les pays voisins. L’UA-IBAR, le Bureau interafricain des ressources animales de l’Union africaine, a également signalé la nécessité d’une stratégie panafricaine de préservation et de gestion des ânes. Son élaboration et sa mise en œuvre seront déterminantes pour traduire l’engagement politique en mesures concrètes.

Les autorités doivent aussi distinguer le commerce légal, les abattages interdits et les cargaisons dont l’origine est dissimulée. Sans données fiables sur les populations animales, les abattoirs et les flux de peaux, il est difficile de mesurer l’effet réel du moratoire. Un contrôle uniquement national risque, de plus, de déplacer les routes plutôt que de les supprimer.

Un test de coopération régionale

La question concerne d’abord les pays où les ânes sont nombreux et indispensables au travail rural, mais elle ne s’arrête pas aux frontières de l’Afrique de l’Ouest. Des données recensées pour 2022 plaçaient notamment l’Éthiopie, le Soudan et le Tchad parmi les principaux pays africains détenteurs d’ânes. Ces chiffres, qui dépendent des inventaires disponibles, rappellent que les enjeux diffèrent selon les pays et les systèmes d’élevage.

Le commerce met ainsi à l’épreuve plusieurs niveaux de gouvernance : les administrations nationales, les communautés économiques régionales et l’Union africaine. La capacité à partager les informations sur les troupeaux et les transports comptera autant que l’existence du moratoire. La demande, elle, dépend aussi du marché chinois et des entreprises qui fabriquent l’ejiao.

Le prochain enjeu est donc moins l’annonce d’une interdiction que son application coordonnée. Les États devront montrer si les règles peuvent empêcher les abattages destinés au commerce des peaux sans priver les communautés de solutions de transport et de revenu. Pour les familles rurales, le résultat se mesurera d’abord à la disponibilité des animaux et au maintien de leurs activités quotidiennes.