En République démocratique du Congo (RDC), les discussions sur la paix dans l’Est croisent désormais une autre question lourde : celle des règles qui encadrent le pouvoir à Kinshasa. Le Front pour la refondation de la Nation (FRN), coalition politico-militaire dirigée par l’ancien président Joseph Kabila, veut que la médiation du Qatar s’en saisisse avant la prochaine étape des pourparlers.
Un processus de paix où la Constitution sert de repère
La demande intervient dans un contexte où la légitimité des institutions et l’avenir de la Constitution font débat en RDC. Félix Tshisekedi, élu en 2018 puis réélu en 2023, est actuellement dans son second mandat. En mai 2026, il s’est dit ouvert à une révision ou à un changement constitutionnel soumis à référendum, et a déclaré qu’il pourrait accepter un troisième mandat si les Congolais le lui demandaient. Ces propos alimentent les inquiétudes de l’opposition et de plusieurs acteurs politiques, qui y voient un risque de remise en cause de la limite des mandats.
Le texte constitutionnel en vigueur depuis 2006 fixe à cinq ans la durée du mandat présidentiel et limite à deux le nombre de mandats. Son article 220 interdit de réviser notamment « le nombre et la durée des mandats du Président de la République ». La distinction entre réviser la Constitution et en adopter une nouvelle est donc au cœur du débat politique. Les partisans d’une réforme évoquent la possibilité d’un référendum ; ses opposants soulignent que les garanties constitutionnelles ne peuvent être contournées par un simple changement de texte.
Sur le plan sécuritaire, les pourparlers de Doha entre Kinshasa et l’AFC/M23 ont produit une déclaration de principes le 19 juillet 2025, puis un accord-cadre signé le 15 novembre de la même année. Les documents évoquent les principes fondamentaux de la Constitution congolaise et des engagements liés à la gouvernance, aux réformes, à la sécurité et au rétablissement de l’autorité de l’État. L’accord-cadre fixe une voie de négociation ; il ne constitue pas, à lui seul, un règlement final du conflit.
La demande adressée à la médiation qatarienne
Dans une lettre datée du 1er novembre 2026, signée par son vice-président Bertrand Bisimwa, le FRN demande au Qatar d’obtenir de Kinshasa une clarification officielle sur ses intentions constitutionnelles. Le mouvement souhaite aussi que le sujet figure à l’ordre du jour de la prochaine consultation entre les parties. Il soutient que toute modification majeure du cadre constitutionnel pourrait affecter l’application des engagements de Doha.
Le FRN reconnaît que les textes signés ne prohibent pas expressément toute évolution constitutionnelle. Il avance toutefois qu’un changement de Constitution pourrait bouleverser les conditions politiques dans lesquelles les accords doivent être mis en œuvre et, selon lui, fragiliser le processus de paix. Cette analyse est celle du mouvement. Elle ne constitue pas une conclusion convenue par les médiateurs ou par les deux parties.
La lettre avertit également que le FRN mobiliserait « tous les moyens nécessaires » pour s’opposer à une rupture constitutionnelle, sans préciser la nature des moyens envisagés. Cette formule prend un relief particulier parce que le FRN regroupe des forces politiques et armées, dont des groupes précédemment associés à l’AFC/M23. Elle laisse planer une menace, mais ne permet pas d’établir qu’une action précise a été décidée.
Une nouvelle coalition face aux engagements de l’AFC/M23
Le FRN a été créé à Goma en octobre 2026 et a annoncé reprendre les engagements de l’AFC dans le processus de Doha. Cette reconfiguration soulève une question pratique pour les négociateurs : comment assurer la continuité d’engagements pris par une coalition qui change de nom et de structure ? Le Qatar devra déterminer avec les parties si le FRN est reconnu comme continuateur politique de l’AFC/M23 dans le cadre des discussions.
Cette incertitude s’ajoute à des obstacles déjà présents. La déclaration de juillet 2025 prévoyait une démarche vers un cessez-le-feu et un accord global, mais la mise en œuvre dépend d’engagements réciproques et de mécanismes de suivi. La restauration de l’administration congolaise dans les zones disputées, les arrangements sécuritaires et le sort des détenus restent des sujets sensibles. Une querelle sur la Constitution pourrait détourner l’attention de ces dossiers, ou servir aux protagonistes à mettre en doute la volonté de l’autre camp de respecter ses engagements.
Les conséquences ne se limitent pas aux dirigeants et aux équipes de négociation. Dans les zones touchées par les affrontements, l’accès aux services publics, la sécurité des déplacements et la reprise des activités économiques dépendent aussi de la capacité des accords à produire des changements concrets. À Kinshasa, le débat constitutionnel concerne plutôt la représentation politique, le calendrier électoral et la confiance dans les institutions. Ces enjeux se rejoignent, mais ne se confondent pas : les populations de l’Est ne peuvent être réduites à un levier dans un bras de fer sur les mandats présidentiels.
Un enjeu régional au-delà de Kinshasa et de Goma
La crise congolaise implique plusieurs cadres diplomatiques. Le Qatar facilite les échanges entre Kinshasa et l’AFC/M23. En parallèle, l’Union africaine, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) ont un rôle dans les efforts de paix et de sécurité régionale. Les tensions dans l’Est de la RDC ont des répercussions chez les voisins, notamment par les déplacements de population et les relations entre États. Une médiation durable doit donc s’articuler avec les initiatives africaines et les engagements régionaux, sans que les acteurs locaux perdent la maîtrise du processus.
La Constitution est une affaire intérieure congolaise ; la cohérence des accords de paix relève aussi de la crédibilité diplomatique régionale. Si un changement politique à Kinshasa remet en question les engagements signés, les négociateurs devront clarifier leur portée. Inversement, l’argument constitutionnel ne peut servir à éluder les obligations de sécurité ou les responsabilités des groupes armés. La médiation devra tenir ensemble ces deux exigences.
La prochaine consultation de Doha sera donc un test à double niveau : vérifier si les parties reconnaissent la continuité des engagements après la création du FRN, et déterminer si le débat constitutionnel a une incidence directe sur les textes de paix. À Kinshasa, la trajectoire d’une éventuelle réforme, les limites fixées par la Constitution et le calendrier politique resteront déterminants. À l’échelle régionale, l’enjeu sera de préserver un processus crédible sans confondre négociation sécuritaire et arbitrage de la politique intérieure congolaise.