Quand les départs se déplacent vers le sud, le recul des embarcations depuis la Mauritanie ne signifie pas que la route atlantique s’est refermée. Il pose plutôt une question concrète à Nouakchott : comment coopérer avec l’Espagne sans réduire le partenariat aux contrôles aux frontières ?

Une route qui se déplace le long de l’Atlantique

La Mauritanie occupe une position importante sur la route maritime vers les îles Canaries, territoire espagnol au large de l’Afrique de l’Ouest. Mais les départs changent de point de départ. Ce déplacement peut allonger les traversées et compliquer les opérations de secours, même lorsque les embarcations sont moins nombreuses au départ des côtes mauritaniennes.

La coopération migratoire entre Nouakchott et ses partenaires européens s’inscrit dans un cadre plus large. Le 7 mars 2024, la Mauritanie et l’Union européenne ont signé une déclaration commune sur les migrations. Elle prévoit notamment un dialogue sur les voies régulières, la formation des jeunes, la protection des réfugiés et le renforcement des capacités de sauvetage en mer. Le texte précise qu’il ne crée pas, à lui seul, de droits juridiquement contraignants. L’Agence mauritanienne d’information a rendu compte de sa signature à Nouakchott.

Pour Nouakchott, l’enjeu dépasse les relations avec Madrid. La Mauritanie est un pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, voisin de zones confrontées à l’insécurité et aux déplacements de population. Elle accueille aussi des réfugiés, notamment maliens. Cette réalité met à l’épreuve les services publics et les communautés locales, en particulier dans les régions éloignées de la capitale.

La visite espagnole remet la coopération sur la table

Le 3 novembre 2026, le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska Gómez, s’est rendu à Nouakchott. Il a rencontré son homologue mauritanien et des responsables des secteurs de la défense et de la pêche, avant d’être reçu par le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. L’agence officielle mauritanienne rapporte que les échanges ont porté sur la sécurité, la migration irrégulière et la criminalité transfrontalière. Le compte rendu mauritanien de la rencontre fait état d’une volonté de renforcer la coopération bilatérale.

Le ministre espagnol a salué le rôle de la Mauritanie et appelé à approfondir la coordination. Madrid souhaite aussi inscrire cette coopération dans une approche européenne plus large. Pour l’Espagne, les Canaries restent un point d’arrivée majeur de la route atlantique. Pour la Mauritanie, la lutte contre les réseaux de passeurs s’ajoute à la surveillance du littoral et à la gestion de mouvements migratoires qui traversent le pays.

Les chiffres avancés autour de cette visite doivent être lus avec prudence. Une couverture mauritanienne rapporte qu’en octobre, 52 embarcations sont arrivées aux Canaries : 39 auraient pris la mer depuis le Sénégal ou la Gambie, 11 depuis le Maroc et une depuis la Mauritanie. Ce décompte ne permet pas, à lui seul, d’établir l’origine de chaque personne à bord ni de mesurer les départs qui n’ont pas abouti à une arrivée. Il ne faut donc pas le confondre avec un bilan complet des mouvements sur la route. Le média mauritanien Cridem rapporte ces chiffres et les attribue aux responsables présents.

Le contrôle des départs ne résume pas le partenariat

La baisse des départs repérés depuis un pays peut refléter l’action des autorités. Elle peut aussi signaler une réorganisation des itinéraires. Des départs depuis des côtes plus éloignées exposent les passagers à une traversée plus longue. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés rappelle que la route atlantique reste dangereuse, tandis que des organisations de défense des droits documentent les risques liés aux opérations de contrôle et aux expulsions. Human Rights Watch a publié en 2025 une enquête sur les abus allégués dans le cadre du contrôle migratoire en Mauritanie. Ces constats appellent à distinguer la lutte contre les trafics de la protection des personnes en déplacement.

Cette distinction importe pour les habitants comme pour les voyageurs. Les pêcheurs et les communautés côtières peuvent être touchés par les restrictions et les opérations en mer. Les services mauritaniens doivent consacrer des moyens aux contrôles, mais aussi au sauvetage et à l’accueil. En Espagne, les arrivées se concentrent dans l’archipel, où les autorités locales doivent organiser l’hébergement et la prise en charge des personnes, notamment des mineurs. Une politique mesurée uniquement au nombre de départs empêchés laisse ces réalités de côté.

La déclaration UE-Mauritanie de 2024 associe la gestion des migrations à des objectifs plus larges, dont la formation professionnelle, les voies régulières et le soutien aux réfugiés et aux collectivités qui les accueillent. L’Union européenne avait annoncé une enveloppe globale de 210 millions d’euros pour la Mauritanie, couvrant plusieurs domaines, dont la migration, la sécurité et le développement. Ce montant ne doit pas être présenté comme une somme exclusivement consacrée au contrôle des frontières. La Commission européenne détaille le partenariat migratoire, tandis que le Service européen pour l’action extérieure présente les autres volets de la coopération.

Un test pour Nouakchott, Madrid et l’Europe

La visite du 3 novembre confirme que la Mauritanie reste un partenaire recherché par l’Espagne sur la façade atlantique. Mais l’évolution des départs vers le Sénégal et la Gambie montre les limites d’une réponse pensée pays par pays. Les États d’Afrique de l’Ouest sont liés par des itinéraires qui traversent plusieurs territoires ; leur coordination régionale compte autant que les échanges bilatéraux avec Madrid ou Bruxelles.

La suite se jugera sur des résultats vérifiables : la capacité à secourir les embarcations en détresse, le respect des droits des personnes interceptées, l’accès à des voies régulières et les retombées concrètes des financements annoncés. Pour les Mauritaniens, l’enjeu est que la coopération renforce aussi les services et les possibilités d’emploi dans le pays. Pour les pays voisins et les Canaries, il est d’éviter que le déplacement des points de départ ne transforme une baisse locale des arrivées en traversées plus longues et plus risquées.