Quand une facture d’électricité n’est pas réglée par une municipalité, la dette ne s’arrête pas aux comptes d’Eskom. Elle peut remonter jusqu’au budget national et, surtout, fragiliser les services dont dépendent les habitants. En Afrique du Sud, les impayés municipaux mettent ainsi à l’épreuve le redressement du secteur électrique et la capacité des villes à fournir eau et énergie.

Une chaîne de dettes qui dépasse Eskom

Les municipalités doivent environ 122,5 milliards de rands à Eskom, l’entreprise publique qui produit et distribue l’essentiel de l’électricité du pays. Le montant, communiqué pour août 2026, a été repris dans des informations attribuant le chiffre à l’électricien et à une réponse ministérielle au Parlement. Il s’inscrit dans une progression déjà signalée en juin, lorsque les arriérés dépassaient 110 milliards de rands. Les échanges parlementaires sur la dette municipale envers Eskom confirment que le problème s’aggrave.

Ces sommes ne doivent pas être confondues avec les factures impayées des ménages et des entreprises envers leurs municipalités. Ces dernières créances étaient estimées à 484,5 milliards de rands en juin 2026, selon les données budgétaires citées dans les informations disponibles. Le taux d’encaissement rapporté, de 63,9 %, signifie qu’une part importante des recettes attendues n’entre pas dans les caisses locales. Faute de liquidités, certaines collectivités règlent à leur tour leurs fournisseurs en retard, dont Eskom et les offices de l’eau.

Le phénomène est inégal. Une grande métropole peut disposer d’une base fiscale et d’une activité économique plus importantes, mais gérer de lourdes factures et des réseaux coûteux. Dans les villes minières et les zones rurales, une économie locale plus étroite, des pertes d’eau ou d’électricité et une collecte insuffisante réduisent davantage la marge de manœuvre. Les habitants, eux, subissent les interruptions ou la dégradation des services, qu’ils paient leurs factures ou non.

Le bénéfice d’Eskom ne règle pas la question de sa trésorerie

Après huit années de pertes, Eskom a annoncé un bénéfice net de 16 milliards de rands pour l’exercice 2024-2025. Ses états financiers publiés donnent le même résultat, après une perte nette de 55 milliards l’année précédente. Les comptes annuels d’Eskom pour 2025 attribuent cette amélioration à plusieurs évolutions financières et opérationnelles. Mais un bénéfice comptable ne garantit pas que l’entreprise encaisse à temps les sommes nécessaires à l’entretien du réseau et au remboursement de ses dettes.

La stabilisation de l’électricité a constitué un progrès concret après des années de délestages, c’est-à-dire de coupures programmées pour équilibrer l’offre et la demande. Les impayés municipaux menacent toutefois cette consolidation : ils pèsent sur les rentrées de fonds d’Eskom au moment où l’entreprise doit maintenir ses centrales, renforcer le réseau et financer ses investissements. La crise ne se résume donc pas à la production nationale. Elle concerne aussi la distribution locale et le paiement effectif des services.

La question intéresse directement les finances de l’État. Le Trésor a soutenu Eskom par un programme d’allègement de dette et des garanties publiques. Une entreprise fragilisée pourrait solliciter davantage ces mécanismes, faisant peser un risque supplémentaire sur les finances nationales. Dans son budget 2026, le Trésor a évoqué des accords de délégation de la distribution : dans certaines municipalités défaillantes, Eskom pourrait prendre en charge des fonctions de facturation et de recouvrement, afin de sécuriser les paiements courants. Le Budget Review 2026 du Trésor sud-africain présente ce dispositif comme une réponse aux arriérés et aux difficultés de gestion locale.

Les mesures financières face au test des conseils locaux

Le gouvernement a aussi retenu une partie des transferts destinés à des collectivités défaillantes, en les liant à des plans de remboursement et à des engagements de conformité. Cette pression peut inciter les municipalités à payer leurs fournisseurs. Elle comporte néanmoins une limite : les transferts financent aussi des services et des dépenses locales. Si les sanctions s’appliquent sans amélioration du recouvrement ni accompagnement administratif, les habitants risquent de supporter une part du coût des défaillances qu’ils ne contrôlent pas.

Le programme national d’allègement de dette lancé en 2023 illustre la difficulté d’obtenir des changements durables. Les informations communiquées dans le débat public indiquent que seule une minorité des municipalités admises respecte pleinement ses obligations de paiement courant. Le Parlement a également examiné la mise en place d’accords de délégation, signe que le remboursement des arriérés ne suffit pas : les collectivités doivent aussi empêcher que de nouvelles factures impayées s’accumulent.

La dette de Matjhabeng, dans la province de l’État libre, montre que l’enjeu touche plusieurs services essentiels. La municipalité doit près de 9 milliards de rands à Vaal Central Water, l’organisme qui fournit l’eau en gros. En mars 2026, une commission parlementaire mettait en doute sa capacité à respecter un accord de paiement. Le Parlement sud-africain a documenté la dette de Matjhabeng envers le fournisseur d’eau. Les arriérés peuvent donc compromettre à la fois l’approvisionnement électrique et la continuité du service d’eau.

Après le scrutin, la responsabilité revient aux nouvelles équipes

Les élections municipales sud-africaines se sont tenues le 4 novembre 2026. Elles renouvellent les conseils chargés notamment des budgets, de la facturation et des services de proximité. Le gouvernement avait fixé cette date par décret. Le calendrier officiel du scrutin municipal rappelle le rôle central de ces institutions dans l’administration locale. Les résultats peuvent modifier les coalitions et les priorités des conseils, mais ils ne font pas disparaître les dettes accumulées : les administrations entrantes héritent des contrats, des factures et des plans de remboursement.

Cette transition politique est un moment de responsabilité autant qu’un risque d’incertitude. Les équipes municipales devront arbitrer entre recouvrement, entretien des réseaux et protection des ménages vulnérables. Eskom, les fournisseurs d’eau et le Trésor devront, de leur côté, vérifier que les accords améliorent réellement les paiements courants, plutôt que de déplacer les arriérés d’un exercice à l’autre.

Pour l’Afrique australe, le dossier rappelle qu’un réseau électrique national dépend aussi de collectivités capables de facturer et de reverser les recettes. Il concerne une économie intégrée aux échanges régionaux, où la fiabilité de l’électricité compte pour les entreprises et les services transfrontaliers. Le prochain indicateur décisif ne sera pas seulement le montant de la dette historique : ce sera la capacité des nouveaux conseils à payer leurs factures courantes et à maintenir les services dans les quartiers comme dans les petites villes.